vendredi, 16 octobre 2009

Haro sur la bête

Louis Savary

Gravures et dessins de Baudhuin Simon

Editions de l'Ane qui Butine, Mouscron Belgique

 

 

 

 

Le poète Savary n’est pas forcément un sage. Et c'est tant mieux. Il rappelle qu'en nous les loups hurlent et que le porc n'est pas toujours épique. La maïeutique du poète représente un va et vient entre l'homme et ses bêtes intérieures. En soi(e) le ver est donc profond. Et les perroquets qui disent « merde » en nous ne sont pas les seuls à  trouver ça drôle.

Savary prouve que l’hygiène la plus intime est celle de l’esprit. Il rappelle que l'odeur de l'homme peut-être un parfum de brebis ou de cochon qui sans dés dit. Et si le lièvre de la fable sait que La Fontaine est un menteur, les cochons de Savary savent que ce dernier dit la vérité. Le Wallon sait en effet que l’homme chercheur de truffes s’accommode d’une laie. Et les deux pensent qu'ils ont bien du mérite.

Partant de sa propre expérience, car une poésie bien ordonnée commence par soi-même, Savary ne nous caresse pas dans le sens du poil. La vache en lui comme en nous ne rêve pas forcément de l’Inde. Et il comprend qu'il n'y a pas que les souris alcooliques pour aimer le Chablis. Il sait aussi que si l'homme a la langue pendante c'est parce qu'en lui il y a un chien voûté et que l’éléphant qui nous habite vit dans la hantise d’être trompé.

Face aux philosophes à qui il faut toujours un mitigeur de morale Savary  fait passer du fleuve du songe aux affluents du réel. C'est pourquoi il laisse parler la bête en nous. Celle dont l’excitation du gland plus que son calibre fait de l’amoureux transi un éjaculateur précoce. Son rat d'eau méduse et on découvre  en lui le manteau de vision.  

Grâce au poète on comprend que même un dompteur de panthères peut mourir d’amour. Une charmeuse de serpent aussi. Mais ce n'est pas parce qu'elle dort en chien de fusil qu'elle doit nécessairement épouser un chasseur. On peut estimer enfin que lorsque le canard rit jaune  trop de raies alitées font des succès damnés. Savary nous laisse ainsi avec les bêtes en soi. A nous de faire avec. Et en avant ! doute !

             

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dimanche, 04 octobre 2009

Perméables

Ilarie Voronca

 

 

 

Éditions Le Trident Neuf, Toulouse

 

13 €

 

 

 

 

 

Voronca a enfermé sa vie dans ses livres comme un commentaire, comme les traces d’un autre. Ses hallucinations étaient la terre de sa création. Mais celui qui voulait bâtir un autre ciel de chair s‘est enfermé dans lui-même. Comme beaucoup d’écrivains roumains de son époque il s’était lancé dans l'aventure du modernisme. Rappelons qu’en 1924, alors que paraît en France le "Manifeste du surréalisme", Tzara fonde avec Ilarie Voronca la revue "75 HP" qui réunit dans ses pages "l'avant-garde de Roumanie" et perpétue l'esprit dadaïste. Avec Victor Brauner, Benjamin Fondane, Jacques Hérold, Claude Sernet, Tzara, Paul Celan, Brancusi, Eugène Ionesco, Eliade, Emil Cioran, Gherasim Luca, Panait Istrati, Anna de Noailles (née Brancovan) il est donc un des messagers des mots et des images.

 

 

À travers l’expérience existentielle et poétique l'immense poète roumain qui écrivait en français, n’a cesse de parler d’un creusement de l’humain. Son œuvre est une expérience spirituelle et physique où le corps et l’esprit, liés, se confrontent à un infini et font face à leur propre finitude au sein d’une proclamation d’espoir dont « Perméables » témoigne mais dont sa vie témoigne moins. En un soir d’avril 1946 il rentre chez lui, s’enferme dans sa cuisine, en calfeutre porte et fenêtre. Il avale tout un tube de somnifères, arrache le tuyau de gaz. Sans laisser un mot derrière celui ce "frère des bêtes et des choses, des livres et des villes, de l'espoir et du malheur" se donne à 43 ans la mort. Être dans son corps réel ne lui suffisait plus. Il lui fallait non seulement briser la solitude, célébrer par son acte « la fin du règne de la soif » mais signer le fait de n'avoir en fait "qu'entrer dans la vie d'un autre" et non dans la sienne. Il laisse ainsi derrière lui une suite de chants inachevés preuve comme il l’écrivait à la fin de « Perméables » que « nous ressemblons à un gant retourné ou à une terre perméable qui, dans un circuit sans fin, est en même temps la terre traversée et la terre qui traverse ».

 

Son écriture reste un milieu physique presque inhabitable. Le poète y éprouve concrètement l’expérience de la finitude, de la fragilité, du constat de la dissolution du corps. Il révèle en même temps que cette dissolution du corps est une opération de creusement et d’incandescence par quoi, dans l’épreuve de la solitude, nous nous débarrassons progressivement de ce qui nous encombre et fait se lever un appel dévorant. Le chaos se retourne sur lui-même, la lumière se concentre. Elle efface les ombres du moins un temps par la voix du poète. Du chaos aux échos, il y a dans le retournement langagier. Il devient le signalement du retournement opéré, à travers le langage, dans la conscience de celui qui parle.

 

Voronca fait émerger un espace de l’indifférencié, de la privation portée à son comble et qui, par là même, fait surgir le noyau de l’infracassable. L’écriture du poète est toujours dense. Son économie verbale témoigne du creusement de l’Être qui culmine, éblouit, conjure et à la fois purifie et absorbe la vision du monde. Voronca n‘hésite pas quand il le faut à ajouter du privatif au privatif en un processus paradoxal dont témoignent les mystiques pour mettre à jour l’état de manque. Dans « Perméables » cependant la ligne ne se brise pas mais il est possible que l’ensemble tend à s’annuler prodigieusement en une géométrie de l’air et de l’espace.

 

Le lecteur avance jusqu’à ce qu’il rencontre la nuit mais pour percevoir la lumière qui l’annule d’un seul regard, d’une visée. De ce corps à corps avec soi-même et par l’expérience concrète du poème l’auteur mesure chaque arpent de notre non-lieu par le sien jusqu’à s’abolir lui-même. Le texte devient lieu d’acquiescement et lieu habitable. Habitable dans la fragilité, la métamorphose et l’éphémère sont assumés avec une maturité absolue d’expression. Comme dans une œuvre abstraite, mais aussi profondément phénoménologique, le discours poétique s’articule de manière oxymorique. Les couleurs blanc et noir, la parole et le silence, la nuit et le jour, la vision et la cécité, les voyelles et les consonnes, la ligne d’horizon et le cercle, l’œil et la bouche, le stable et l’instable, la présence et la perte se déclinent en images et figures complémentaires d’une recherche du sens.

 

L'écriture de Voronca traduit la position ontologique post-moderne. Il faudra bien sortir du « je », du jeu des apparences à travers une scrutation quasi hallucinatoire de ses composantes, pour déboucher sur la seule position qui vaille : celle de l’errant, d’un marcheur, poreux et perméable à un univers de signes en constante mutation. Mais la parole du poète roumain reste aussi une approche kaléidoscopique d’un réel aux multiples potentialités. Elle entre dans l’abîme de la porte, dans les profils pleins, les profils creux, les profils tombés dans l’espace éclaté de toutes les portes. Face à une réalité (le jour, le paysage, la chambre, les murs, la claustration) qui s’avère inquiétante, étouffante, le poète aura écouté la nuit monter comme il aura entendu sourdre le rêve comme les gouttes de solitude dans la chair des vivants.

 

 

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Preuves de la vie même

Pierre Schroven

 

L’arbre à paroles, Amay

72 pages

12 €

 

Pierre Schroven : l’enfant d’eau

 

 

Pierre Schroven jette toujours un regard nouveau non sur, mais par la poésie. Grâce à une technique de plus en plus maîtrisée il présente d’une manière aussi simple que complexe ses preuves de vie. À ce titre sa poésie est philosophique mais dans le bon sens du terme. À savoir qu’elle est au service de la pensée et non l’inverse. À titre d’exemple un passage peut suffire à comprendre cette propension essentielle :

 

« Sur une immensité d’eau

Parsemées d’îles rocheuses

Les poissons bondissent

Change d’apparence chaque fois que je respire

Et quand surgit la lune

Visage balayé par des rafales de vent

Je jette mes filets dans les flots d’une question qui résonne sans réponse

Comme la voix d’un fantôme contemplant dans la mer l’évaporation lente de son ombre »

 

On voit comment l’écriture poétique infiltre la pensée. Elle le propose - comme elle le crée pour la terre - de « la faire pencher du côté dont on ne peut rien savoir ». C’est pourquoi tout l’univers de Pierre Schroven est maritime. Le poète devient l’enfant d’eau. Pas n’importe laquelle : celle des plages où le monde entre en déséquilibre mais aussi en une forme de transparence implicite. Cette zone de frontière témoigne autant du fond, du dépôt que de l’irruption. Elle est le lieu, comme la poésie, où peut affleurer ce qui était jusque-là caché entre abysses et origine.

 

 

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mercredi, 30 septembre 2009

Aspects riants

Paul Badin

 

Éditions de l’Atlantique, Saintes

 

 

Chez Paul Badin et contrairement (peut-être) aux apparences ce n'est pas le paysage qui est langage mais bien l'inverse. Dans la fluidité et la simplicité de ses images la poétique découpe tout un univers bien plus complexe qu'il n'y paraît. Par-delà le paysage d'autres arrières fonds se dégagent non seulement par "la mise en lumière de clairs obscurs" mais par ce qui reste chez l'homme "de fringales d’enfance". À savoir - par-delà tout ce qu'il a raté - ce qui demeure en lui de mystère et peut-être d'accomplissements à naître sur le versant du soir de sa vie. L'auteur a d'ailleurs toujours été fasciné par cette quête à travers la durée et l'espace. Il faut relire des livres comme "Les plis du temps" pour repenser la première ou " Gouttes d’Afrique" afin d'en estimer le second.

Paul Badin crée des possibles auxquels nous donnons, nous, le nom d’histoires. Chacun de ses poèmes devient une fable. À savoir quelque chose qui tente de tenir debout, de tenir le coup alors que notre histoire ne sera jamais rien d'autre qu'un écart. Toutefois le poète par ses agencements d'images et d'interstices rappelle le désordre qui nous habite au sein même du quotidien. Il crée ses indices « d’évidences » et ses cassures en réaction profonde aux dynamiques du réel. D’où cette insatisfaction par la beauté qui surgit de ce livre. De son trouble aussi. Contre le « chaomorphisme » surgit l'attente d’un monde en dépit des dépressions que fait subir parfois l'existence.

Ce qui est écrit et montré n'est donc plus ce qu’on voit souvent à travers les images : la trahison par le mensonge de l'exhibition de seuls temps forts. À l’inverse Paul Badin évoque une sorte de manque. Son texte en devient la métaphore mais aussi sa fulguration Cette affirmation formelle exige un degré supérieur d'abstraction esthétique. Le travail de Badin n'est cependant jamais formaliste. Il implique un degré important de recueillement et de réflexion. S'abstenant de toute pensée discursive, le créateur pense par images dont la solennité de l'éphémère n'est pas absente.

 

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Anthologie du projet MW

Robert Wyatt

Anthologie du projet MW
(Poèmes traduits par J-M Marchetti et CD de Pascal Comelade,)

Aencrages And Co, Baume les Dames,

240 page

20 €

 

FORCE ET FRAGILITÉ DE ROBERT WYATT

 

Wyatt est un artiste transversal et un dessinateur d’espaces sonores. Sa volonté demeure de faire vibrer le et les sens. On peut le définir comme un voyageur utopique. Il se voulut d’abord peintre et écrivain. Il entra d’ailleurs dans la musique sous le patronage de Dada et de la Pataphysique. En pénétrant dans l’art qui allait lui permettre ses explorations les plus probantes le barde, après l’aventure de « Soft Machine », dégringola de plusieurs niveaux avant de composer un des albums les plus importants de l’histoire de la musique populaire (en la faisant rejoindre une musique plus savante) « Rock Bottom ».

 

Aencrages and Co fait ici coup double. D’abord en compilant 80 textes de Wyatt et de sa compagne Alfreda Benge en collaboration avec le plasticien et pianiste Jean-Michel Marchetti. Ensuite en joignant à ces textes un C.D. de reprises minimalistes de Pascal Comelade. Ce dernier offre une lecture sonore nouvelle de Wyatt. Les textes du compositeur et auteur sont magnifiques et ouvrent à bien des dérives « dans la ville aux portes closes, des hommes vivants miment des saints gisants, sur des surfaces gondolées ». Se retrouve dans les mots la voix feulée (à la Chet Baker) de l’artiste. On sait combien elle porte en leurs quasi-murmures les textes d’une sensibilité rare. Ils peuvent traiter d’un tableau de Magritte, de la dénonciation de la guerre des Malouines ou encore du bombardement de Tripoli. Jamais le désamour du monde précipite Wyatt dans les plis de la rêverie « vide ». Alors que Wyatt a parfois de quoi s’assombrir, l’île noire de ses imaginations reprend le dessus et la machine de travail se réenclenche dans une approche subversive pour dépasser la fin des mondes.

 

Wyatt est par excellence un artiste contemporain. Il porte le poids de l’Histoire mais lui donne une dimension humaine jusque dans les lignes mélodiques qu’a reprises et comprit Comelade. Force, douceur, fragilité sont liées dans les textes comme dans les musiques. Wyatt demeure exceptionnel dans les rendez-vous qu’il propose en faisant irruption dans nos vies par ses formes, ses structures musicales et les comptines à facettes de ses textes. Baroque et classique, il nourrit notre écoute d’une grande part d’inconnu. Reste à prendre une attitude suffisamment ouverte pour entrer dans l’œuvre non comme on visite un monument mais comme on explore un environnement neuf fait d’ondulations et de variations.

 

 

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