dimanche, 18 mai 2008
A wonderful day - François DOMINIQUE
Editions Le temps qu'il fait
77 pages
N° ISBN : 2-86853-388-4
Oct 2003
14 €
Biobibliographie de François Dominique
A wonderful day est paru aux éditions Le temps qu’il fait en octobre 2003. Ce livre de François Dominique est accompagné de photographies, noir et blanc, de Bernard Plossu. Elles résonnent de sujets suscitant désirs ou quêtes (jambes de femmes, tableau nu, une porte, une étoile dans une nuit) et montrent parfois des horizons scindés. Comme cette photographie sur la page de couverture laissant deviner comme une règle de topographe coupant verticalement un paysage. Le poète à sa manière est aussi topographe, il use des mots pour jauger les territoires de l’être.
A wonderful day, littéralement une journée merveilleuse use de cet adjectif qualificatif qui pourrait être emprunté au Merveilleux, ce monde en marge de la réalité tangible. Merveilleux ? Que pourrions-nous bien qualifier de merveilleux dans notre société ? Tant et tant de choses à la fois auxquelles nous ne croirions pas vraiment, hormis peut-être les rêves des enfants qui nourrissent dans leurs songes les plus inconscients, leur bel avenir en devenir. Alors, A wonderful day serait possiblement ce nouveau jour à naître. Un jour inaugural qui porterait en lui une lumière révélatrice de toutes les promesses. Un horizon qui transformerait le jour à vivre en une quête pour la vie entière.
/ J’ai rêvé que le « Traité de l’iris » était à l’abri des regards depuis trois siècles, dans un mur, et que je le découvrais en plaçant devant mes yeux une manière de sextant composé de trois phrases : noir secret de la vue/par échange de rayons/la lumière est du temps/
Qui n’a jamais rêvé de percer un secret ? Que recèle l’œuvre ou les vies de Spinoza, Vick Muniz, Modigliani cités dans le livre et dont la nature interroge François Dominique ? Quel mystère, quel mutisme incantatoire les suscitent ? /« Can things be dust ? » Est-ce que les choses sont de poussière…/ Ce vers est peut-être ce qui porte le livre, cette question sous jacente qui poème après poème interroge le monde. La poésie en petites proses questionne, fourrage l’innocuité du blanc, là où l’œil n’y voit goutte :
/ Mais le poème approche, fouille la neige, tel un chien de montagne flairant sous l’avalanche un souffle enseveli./
Ce que nous cache le monde, la poésie peut le révéler!
Comme un surgissement de l’espérance et la réalisation de ce qui est implicitement promis dès l’enfance, cette journée merveilleuse se lèverait sur l’Autre dans une vraie rencontre qui ne décevrait - enfin !- aucune attente :
/ La main se tend, une main attend, ne donne rien, ne reçoit pas, aucune main ne donne rien, aucune main prise, aucun don, les mains se ferment, nul ne les voit, nul ne les compte, le monde est vaste, les gestes vides,… /
La poésie peut aussi éclairer cela.
L’homme serait-il individu fragmenté, traversé d’une fracture séparant l’enfant de l’adulte devenu ? Une brisure, qui dissocierait dans le même temps le postulat du rêve et sa réalisation. N’existe-t-il donc aucune possibilité de relier les rives de ces deux horizons ? Des isthmes invisibles pourtant les relient quand la poésie surprend le Poète dans le quotidien et conçoit cet œuf né du vent ou fait entendre cet accord de blues unique au monde, se jouant sur les cordes des sentiments intimes qui s’emmêlent, s’accordent et s’opposent dans le même temps. Alors la poésie peut révéler cela et raccorder le monde.
/ Voici le centre de la pensée /
Cette phrase extraite d’une prose a surgie de la rencontre du regard et d’une scène saisie au cœur d’une forêt, sans que le poème alors ne se poursuive sur le blanc de la page. Parfois, la vie peut se suffire à elle-même lorsque la réalité comble l’entier du désir. La poésie nous dit aussi cela.
J’entends A wonderful day comme la quête d’un état merveilleux où possédé de poésie, l’être, — Poète devenu — l’instant d’un instant, vibre en symbiose avec le réel en éprouvant un plaisir intense, une plénitude atteinte. Ce livre est une quête qui tente de circonscrire ces instants merveilleux.
Le calepin du mendiant cité dans un poème est assurément le carnet dont le Poète est muni pour saisir ces éclairs soudains qui le submergent. Qu’y note-t-on ? Peut-être ces quelques mots extraits d’un poème : / J’ai reconnu Robert et Clara Schumann… / Cette annotation est le fruit d’une anamorphose poétique. Alchimie complexe, œuvrant au sein de l’être à l’élaboration du poème. Entre le jaillissement de l’instant qui préside, l’élaboration poétique, l’écriture du poème d’une part et, le désir, le manque, la quête du pays perdu de l’enfance d’autre part, le livre balance sans cesse. À la recherche d’un territoire espéré, un monde où ne serions simplement — plus humains — et où l’esprit des lumières souhaitait nous conduire. À ce "rêve qu'on appelle nous" un vers de Tristan Tzara que François Dominique ne renierait pas.
Hervé Martin
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dimanche, 20 avril 2008
Humanités - François DOMINIQUE
Bibliographie de François DOMINIQUE
Obsidiane / Collections Le Legs prosodique
N° ISBN : 2. 911914. 88. 0
4e Trim. 2005
13 €
On ne sort pas indemne de la lecture d’un tel livre. Avec pour titre évocateur – Humanités – les éditions Obsidiane ont choisi pour lui un format hors norme. Quelque soit l’acception du mot humanité admise par le lecteur celle-ci sera réajustée gravement, à hauteur du saisissement que dès premiers poèmes la lecture aura provoquée en lui.
On verse dans le trou de voix / La bouillie de plomb fondu / Afin que la voix dise ce qu’elle ne saurait dire.
Avec l’emploi d’un pluriel le titre use de l’équivoque. Qu’il désigne la nature de l’espèce humaine et ses civilisations ou résonne des qualités vertueuses et philanthropes que le mot peut évoquer, la lecture des premiers poèmes nous éclaire sur la part occultée de ce mot. – Au pluriel n’était-il pas synonyme d’une formation à forte inclinaison altruiste et humaine ? Ne disait-on pas « faire ses humanités « ? – . Alors, poème après poème, le livre lui rend une épaisseur qui révèle ses facettes monstrueuses. Il apparaît soudain comme aux antipodes de ses connotations philanthropiques. À bien y regarder, cet éclairage rend à ce mot des acceptions qui avaient été tronquées du sens communément admis. En nous rappelant cette part sombre, le livre trace dans cette humanité un parcours des hommes qui est plus en phase avec les réalités de l’histoire. N’y a-t-il pas d’ailleurs comme un acte manqué dans l’oubli de cette part d’ombre ? Comme si la parole commune souhaitait effacer une honte et un crime sur le chemin des civilisations humaines.
La poésie nous en dit plus ! La réhabilitation que ce livre opère sur le mot « Humanités » le rend plus proche du parcours réel de l’homme au cours de l’histoire. Et cette trace, laissée rouge, est souvent occultée au profit des victoires, des conquêtes d’empires qui ne doivent leur magnificence qu’au prix du sang versé et exigé de suppliciés. Ces hommes, ces femmes – ces enfants ! – suppliciés, torturés, expurgés soudain de ce cette condition d’homme par une barbarie, hélas ! trop humaine.
L’histoire oublie trop aisément ses parts d’ombres et de sang. Qui se souviens des noms de ceux qui sont morts suppliciés? Qui pourrait les nommer comme on nomme aujourd’hui le nom de batailles victorieuses ? Ni tout à fait pareil, ni vraiment différent, l’histoire repasse les plats autrement. Et aux suppliciés d’hier, d’autres demain augmenteront la liste. Car rien n’est blanc tout à fait, rosé tout au plus ambré du sang de ceux qui périssent de la cruauté d’autres hommes, « c’est l’histoire » dira-t-on ! Mais l’histoire humaine – faut-il le rappeler ?–, à travers plusieurs civilisations revisitée ici à l’aune de la souffrance d’oubliés. Vingt poèmes pour baliser nos vingt siècles finissant. De la civilisation grecque à la barbarie télévisuelle d’aujourd’hui, les passionnés d’histoire trouveront des points de repères pour les identifications chronologiques. Sur les pages de droites des dessins d’Alfieri Gardone accompagnent et résonnent avec les textes sur l’autre versant des pages. Ces encres, je les croirai détails, gros plans, vues macroscopiques, pudeur et témoignages pour affronter cette tourmente de violences et de barbaries évoquée par les poèmes. Le pire est que cet inconcevable a existé et que des êtres humains ont enduré ces supplices. Songeons y et n’oublions pas nos contemporains, les prisons d’Irak, celles de Guantanamo, les secrètes dispersées en Europe… N’occultons pas que cela existe toujours et craignons aujourd’hui que les cris ne fasse plus résonner nos douleurs. Sachons que sous les allures festives et colorées de notre société la barbarie est bien à notre porte.
Les bourreaux savent toujours distinguer / l’âme du corps / Pour les attaquer séparément
À la lecture de ces textes, nous vérifions tristement que l’esprit humain ne tarit pas d’invention pour faire souffrir son pareil. Alors « Humanités » ne resplendit plus seulement de l’éclat des lumières quand le livre rappelle qu’en l’homme demeure la part de la bête. La culture, la connaissance de soi, des autres et du monde peuvent seuls répondre à la désolation des barbaries. Humanités ? Vers laquelle allons nous ? Le livre nous pose la question.
Hervé Martin
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mercredi, 08 août 2007
Consolation, délire d’Europe - François BODDAERT
Bio-bibliographie de François Boddaert
Edition La Dragonne
N° ISBN 2913465315
mars 2004
13,50 €
Deuxième volet d’un triptyque qui débute avec Vain tombeau du goût français, ce livre investit des épisodes de l’histoire - violente et meurtrière – du continent européen. Le livre, en cinq ensembles, s’apparente au genre de la satire. La partie centrale du livre Gare au chien, et encore ! est formée d’un seul poème. Une forme de calligramme qui me fait penser à une stèle ou à un autel. Ou encore à quelques pierres posées, l’une sur l’autre, comme celles que j’ai parfois remarqué sur des tombes de confession juive : un signe de fidélité à la mémoire des défunts.
Le livre, dont l’écriture repose sur une ample érudition, se compose de poèmes en vers ou en prose, aux mots rares, suaves ou savants qui restituent une tension de l’écriture. (chyme, carroyage, fricot, gorgerin, apophtegme, thrène…) Vive, la langue est pleine d’une nervosité alerte et d’une rage contenue. Elle donne au texte la vivacité de l’imminence et de la proximité. Ici clairons et panzers se croisent sur la terre guerrière de Jacenovac à plus d’un siècle et demi d’intervalle. De Gérard Cartier à André Chénier les écrivains et les poètes – en citations ou en nominations – pèsent de leurs présences dans les poèmes du livre. Les textes sont denses et riches de mots aux rhizomes de signes qui s’étirent dans tous les continents du savoir et de la sensation. Comme on utilise ses plus bels objets pour honorer les siens, François Boddaert emploie des mots d’un champ lexical peu usuel – parfois des néologismes – pour mieux célébrer ceux qu’il ne veut pas délaisser à l’oubli. Comme des objets rituels, des signes de la mémoire ou de commémorations, les mots s’inscrivent, d’une façon parfois singulière, dans les poèmes.
Ruzena Zentnerová périt à onze ans. Legs d’une saisissante aquarelle ; hoirie au mur.
Le poème est alors unique pour l’unique passé.
Sur fond de conflits qui déchirèrent l’Europe, les ensembles évoquent de nombreux épisodes qui marquèrent l’histoire européenne (la retraite de Russie, la Tchécoslovaquie de Ian Palach ou la terreur des tribunaux révolutionnaires). Ici l’histoire – meurtrière – de notre continent européen est envisagée à l’aune de la condition humaine et des actes génocidaires perpétrés contre les peuples avec une barbarie innommable, dont on se demande où elle puise sa lie. Alors, ce n’est pas l’histoire des événements, des victoires ou de l’étendue des conquêtes qui comptent, mais celle de l’être humain. L’histoire de l’homme prit dans les turbulences et la déflagration de sa propre existence. Sa présence – ébahie – dans la tragédie de la guerre où il est happé, par le simple fait de sa nationalité, de sa religion ou de ses idées.
Située en Croatie, Jacenovac dont il est question dans le premier ensemble Déganguée de doigts d’homme fut l’un des camps d’extermination les plus terribles de la seconde guerre mondiale. Il fut tenu par les Oustachis, alliés alors au régime nazi. Des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, – roms, juifs, serbes, antifascistes,… – y furent méthodiquement et horriblement supprimés. En nommant les maréchaux Joukov et Paulus, acteurs de la bataille de Stalingrad ; en désignant Pavelic, ce chef croate nazi ; en citant dans ses poèmes des extraits de L’expiation de Hugo dans Les Châtiments, François Boddaert souligne la continuité, et des guerres et de la souffrance des êtres humains.
La poésie manifeste dans ce livre son devoir de parole. Elle témoigne, au plus proche de l’individu, de l’ignominie des crimes et des inadmissibles souffrances infligées à des hommes, des femmes et des enfants. À cet égard, le dernier des ensembles Ruzena Zentnerová synthétise et rassemble en lui de multiples interrogations que suscite cette barbarie: quelle est la place de l’être dans la cité? ; quel est le poids de la langue et l’influence de son recours ? ; que peut la poésie ?; où est le sens ?
Et l’ensemble s’achève par ces vers :
Quoi fonder sur les traces de l’abîme ?/ Pas de poème par Ruzena Zentnerová
alors qu’il commençait par :
(Ici, le poème jamais écrit dans la pensée de maintes Ruzena)
sur une page – dès lors presque – blanche.Pourtant, dans un des premiers poèmes de l’ensemble, c’est face à une aquarelle de cette enfant, qui périt à onze ans à Auschwitz, que François Boddaert s’interroge « Comment tenter le poème ? ».Aquarelle, au soleil noir et à l’éclair zébré, qui orne gravement la couverture du livre. Comment ? Si ce n’est ainsi dans cette remémoration. Car que peut le Poète ? Sinon inscrire dans la plus noire des nuits des mots aux feux lumineux de mémoire. Mais cela suffira-t-il ? Et pour hier et pour demain.
Tant de questions restent encore ouvertes dans ce refus face à l’insoutenable et à l’inadmissible : comment des hommes peuvent-ils être séduits par l’atrocité et l’obscur des ténèbres ? Quelle est la responsabilité du Poète dans le monde ? Et pourquoi le Poète ne serait-il porteur que de ses seules préoccupations existentielles, au lieu de parler aux noms de tous ceux de la cité ?
; rien qui ne parle d’une voix pour maintes
Plus que réveiller nos inquiétudes le livre rappelle à la vigilance. Il montre la vulnérabilité des valeurs issues des lumières. Et il prévient. Attention ! la barbarie est un chien d’affût qui ne lâche jamais sa proie.
Hervé Martin
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mercredi, 23 mai 2007
Mes larmes - Isabelle Rossignol
06-2003- 74 Pages
ISBN 2915341028 — ISBN-13 9782915341027
Édition Melville / Léo Scheer
12 €
Bibliographie d'Isabelle Rossignol
Ce livre est le sixième de cet auteur qui est également producteur pour France Culture. Pour l’amateur d’œuvres radiophoniques que je suis, ceci ne m’étonne guère. L’écriture de ce livre – sa langue – se prêterait volontiers à une création radiophonique. Mais ici ni roman, ni livre de poèmes, ce livre s’apparenterait plutôt à un texte théâtral et se singularise par la nature d’une langue écrite. Une langue – un langage parlé – qui anime les lèvres de l’unique personnage du livre. Un long monologue architecturé en quatre chapitres qui parcourt le livre et qui traduit les états d’âme d’une femme depuis les premiers signes de rupture jusqu’à la fin d’une histoire d’amour.
Cette langue qui côtoie le langage parlé n’a pas pour seule vocation à l’imitation. Elle est bien plus que cela. C’est la rudesse des articulations de ses mots dans la re-création d’un « parlé », qui la caractérise. Les mots accrochent. C’est une langue qui ne fait pas de manière devant l’urgence à dire la douleur. Langage soudain primaire dans sa forme mais qui appaire aux épisodes difficiles de la vie les détresses de l’être humain. Les conséquences d’un désamour brutal altèrent ici le langage, jusqu’à l’apparenter à la langue de la grand-mère du personnage : -c’t’e vieille - : »l’parler tout cru d’celle qu’a mis au monde mon père,/c’est c’t’e vieille-là qui r’vient en moi,.. » C’est aussi une langue, qui autorise : »c’est c’t’e langue-là hein la vieille ?/qui fait qu’derrière l’amant on peut dire not’e façon d’penser avec l’accent d’chez nous,.. »Mais si une forme relâchée du langage est ainsi recréée, c’est pour que soit ressenti plus fortement encore ce traumatisme que peut causer la fin d’une histoire d’amour. Cette détresse de l’être dans le désaveu amoureux qui est vécu comme un abandon. Avec cette régression langagière qui déploie les dernières forces de l’énergie, l’enfance est proche. Et au-delà des mots on perçoit, dans le dépassement du conventionnel de la langue, comme une nausée. Ce flux de mots en décomposition qui dans un irrépressible besoin, remonte du creux du ventre vers les lèvres :
« j’ai les yeux qui m’sortent d’la tronche et comme c’est du ventre que ça vient,/l’mal,/ ça fait des larmes comme du vomi c’est l’même mouvement j’ai mal au front. »À deux ou trois moments cependant la langue retrouve une forme conventionnelle.
Ainsi, dans ce passage où la femme écrit à son amant après qu’il lui eut demandé, avec une duplicité intenable, de poursuivre leur vie commune :
« et j’ai écrit un immense NON à l’encre rouge,/NON à côté de sa vie sexuelle,/ j’écris aussi des POURQUOI,/POURQUOI,/… »Après quoi, le langage reprend son court précédent :
« et je r’commence à éructer ces cris qui viennent de j’sais bien où,/… »Ou encore, lorsqu’un langage apaisé surgit un bref instant à l’issue d’une colère :
« d’façon,/cont’e lui j’ai pas d’colère,/pour peu je pourrais même me parler comme avant,/… »Et enfin par ce signe donné dans le caractère gras du pronom « mon », marquant clairement le caractère de possession :
« il est mon amant,.. »Ainsi, et malgré cette langue recréée qui exhale une douleur et une détresse causée par une rupture amoureuse, cette femme se tient toujours magistralement debout, marquant bien par cette reprise de parole, la volonté et l’intégrité de son être.
C’est un livre qu’il faut lire – à voix haute – comme il est conseillé dans la quatrième de couverture. L’émotion se traduit aussi par la vibration des paroles prononcées.Hervé Martin
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dimanche, 15 avril 2007
Un pré chemin vers - Yves di Manno
Éditions Flammarion
143 pages
Oct 2003
16 Euros
N° ISBN 2080684388
Bio-bibliographie de Yves di Manno
Ce livre témoigne en son cœur d’un événement – inouï −. Une scène sous les yeux à jamais présente. À la fois ineffaçable et ineffable, mais que les poèmes dans leur quête tentent d’interroger.
L’ouvrage est formé de huit ensembles, dont trois sont composés d’un seul poème. À partir de « Au terme » titre du poème qui débute le livre jusqu’à celui qui l’achève « Au seuil », le lecteur traverse ce pré dans un voyage à rebours.
Dans le premier des ensembles « Définition », les poèmes nous entraînent dans ce qui semblerait être la vie d’une civilisation ancienne ou d’une communauté tribale. Un peuple de paysans subsistant des fruits de la terre. Nous pensons alors à la vie d‘aborigènes ou d’Indiens d’Amazonie. À moins que cette vie-là soit celle de lointains ancêtres. Nous découvrons ici, comme paisible, leurs occupations quotidiennes faites d’habitus et d’atavismes qui perpétuent la vie :
« parler ne sert à rien »
Dans ce lieu, on dort, on mange, on sème, on chasse, on pêche… : on s’active dans cette existence rythmée par des rites ou des cérémonies profanes. Et la vie s’écoule, s’échappe des corps, mais qui en garde mémoire ?
« La pierre dressée sert de tombeau
certains gravèrent les dates
d’autres gravèrent le nom
mais l’histoire est figée
et nous les ignorons. »
C’est de mémoire dont il est question dans le livre. De la remémoration, et plus encore peut-être, d’une commémoration, nécessaire et précise :
« car l’oubli nous recouvre
et nous ne savons plus
quel est notre passé. ».
Après la lecture de ce premier ensemble, nous assistons à des scènes effroyables ! Les poèmes de « Biographie » évoquent des rites,
« éclate un œuf incolore
transparent
qu’un doigt étale sur leurs membres », ;
nous font témoins de cérémonies macabres et de tueries sanglantes.
« Ils couchent les premier cadavres
aux neuf antres obstrués »,
Sont-ce là les mœurs d’un autre temps que le nôtre ?
Des scènes d’orgies et de massacres – insoutenables ! – se succèdent ainsi dans un climat d’une bestialité crue. La barbarie nous est montrée ici sans retenue.Que s’est-il donc passé ? Quels souvenirs président aux poèmes de ce livre dont certaines images me sembleraient issues de cauchemars ? Sont-ils le fruit d‘une imagination ou le produit de faits réels ? Sont-ils nourris par des observations d’œuvres d’arts ou nés de la fréquentation de sites archéologiques ?
C’est un climat étrange et violent qui émane de ce livre qui suscite par ailleurs tant d’interrogations.
De quelles horreurs se voudrait-il témoin ? De celles que l’espèce humaine a commises contre les siens dans les camps d’exterminations nazis ou dans ceux du goulag ? Des atrocités du génocide cambodgien ou plus récemment des crimes commis contre les peuples des Balkans ? On pourrait rechercher des sources possibles encore longtemps tant les atrocités commises par le genre humain sont funestement nombreuses.
C’est de cette mémoire dont il est question. De la responsabilité qu’elle implique dans nos engagements présents. Responsabilité sur nos actes et sur nos engagements qu’il nous faut honorer pour demeurer fidélité à notre parole humaine. Et souvenons-nous que lorsque la barbarie et l’instinct dominent le comportement des hommes, la culture – fragile en nous – demeure l’ultime rempart pour les contenir encore.
La poésie répond au besoin de mémoire, dont il est rappelé dans ce livre l’impérieuse nécessité. Celle de Yves di Mano est ici énumérative. Des observations sont rapportées. Des scènes sont minutieusement relatées. Des descriptions établies comme le ferait un ethnologue ou un archéologue, en scribe soucieux d’être précis et juste. Le poète évite ainsi avec le plus grand soin, dans une rigueur toute scientifique – l’interprétation –, toujours soumise aux limites de nos connaissances et à l’irrationnel de nos affects. Pour cela Yves di Manno écrit :
« Il est grand temps de naître
et de nommer
le mot, l’objet
correctement ».
Il souligne ainsi l’importance primordiale des mots, leur précisons nécessaires, pour la pérennité de ce qui fut, – sera – notre passé.
Les mots du chanteur – le Poète –, peuvent préserver, avec cette volonté qui revendique justesse et justice, notre patrimoine de mémoire. Le Poète alors, dans l’exercice des responsabilités qui lui incombent peut œuvrer par une écriture fidèle, à la transmission d’une parole détachée de tout affect.
En adéquation avec ce principe, la poésie de Yves di Manno est précise, concrète, expurgée de l’engouement lyrique pouvant brouiller le sens intrinsèque des signes écrits. Elle n’en garde pas moins une large place à la beauté des vers, dont de nombreux alexandrins entiers ou coupés irrégulièrement sur la page, qui retrouvent en nos bouches la dimension de la voix.
« Une femme accroupie colorie une assiette
des jeunes gens ramènent
des brassées d’herbe sèche. »
Que s’est-il donc passé ? Quel inouï événement est au cœur de ce livre ? Cela demeure imprécis et flou. Mais la lecture du livre laisse en nous le spectre trouble d’une inquiétante et imminente menace.
Hervé Martin
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dimanche, 01 avril 2007
La brûlure - Jacques ANCET
Éditions Lettres Vives
Collection Terre de Poésie
13 €
2002
ISBN: 2914577117
Dans la volubilité de sa langue — la profusion de la parole poétique — Jacques Ancet cherche les lieux où naît le souffle de son écriture et d’où sourd cette énergie vitale qui nourrit de passion sa Poésie. Dès les premiers poèmes il me semble chercher l’horizon de sa propre voix. Il s’appuie pour cela sur un rythme qu’il maintient tout au cours du livre. Celui d’une voix qui dicterait ?
« Je ne sais plus/parler et je parle quand même je parle/de cette voix que je ne reconnais pas : elle vient d’ici d’ailleurs du plus profond/du plus léger… »
En tout cas une voix intérieure qui le guide et l’entraîne. Et qui possède en elle tous les signes emmêlés d’une raison tangible. Hélas indéchiffrable ! Mais qui porte et qui brûle !
Ce n’est qu’après le premier tiers du livre, comme par incantations répétées ou psalmodies auxquelles le rythme donne naissance peu à peu à ma lecture, que l’écriture s’ordonne et m’acquiert à sa cohérence en laissant filtrer sous ses signes les signifiances de ce langage. Ce qui justement brûle. Ce feu de vie qui dans la métamorphose de sa quête traverse, dans les vers des poèmes, plusieurs figures : amour, inspiration, écriture, désir, enfance…
«/et s’il faut que je répète tu me brûles/c’est que je ne sais pas dire cette chose/un matin ou une épine qui s’enfonce/ou peut-être les deux c’est comme trop d’air/… »
Ces vers qui suivent méritent une attention particulière dans l’intérêt qu’ils portent aux blancs, ces espaces de l’écriture.
«… mais son coupé n’est pas silence tout juste/absence de bruit car dire et répéter/le silence n’est pas le faire poètes/aphones célébrants du culte du blanc/ô Saint Stéphane lavez pour nous un coup/de dés et votre page sera plus blanche/… »
Les blancs qui aèrent certaines écritures poétiques sont peut-être équivalents dans leurs nécessités à la fulgurance et l’exubérance d’une langue exacerbée et proférée. Car en quoi la difficulté à dire d’une écriture, qui se traduirait par des blancs dans le texte, ne serait-elle pas similaire, à celle qui tenterait de saisir dès son souffle la faconde d’une langue intérieure ? La prodigalité ou la parcimonie d’une écriture ne serait alors que les moyens similaires dont usent les poètes pour éclaircir de mots l’ombre de leurs rythmes intérieurs.
Pourquoi Écrire ? Pour dire la beauté ? Pour contrer l’irrémédiable ? Pour éclairer sa propre figure ?
« comme ce visage de moi qui m’attend/chaque jour et qui ressemble à mon attente/mais mon vrai visage l’ai-je jamais vu/ai-je jamais vu ce que j’appelle moi/… »
Dans ce livre Écrire est une quête tournée dans toutes directions !
« comment dire le tout du monde et rien d’autre/… »
Pour Jacques Ancet écrire c’est alors arracher à la vie, la transcendance de moments vécus. Instants parfois brefs et qui portent — soudain ! — au zénith ce ressenti du vivre : cette brûlure. Jacques Ancet y réussit. Dans ce poème quatorze notamment où il arrache, dans la clarté de ses vers, la transcendance poétique d’une vision réelle qui se métamorphose dans son écriture et sous notre regard.
Hervé Martin
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jeudi, 15 février 2007
Rouge, le vin rouge, mon cœur - BAPTISTE-MARREY
Édition STOCK — Collections Ecrivins
67 pages
9,50€
Nov 2006
N° ISBN : 2-234-05922-4
Que devient la mémoire de notre passé après notre disparition ? Telles ces tranches de vies sauvegardées, qui s’évanouissent où s’emportent à jamais sans que le ferment rare, insolite ou banal qu’elles recèlent ne puisse être partagé avec d’autres. Tranches d’existences capables de ressusciter en quelques mots, quelques phrases, des lieux, des épisodes ou des figures de notre vie conservés précieusement en ce lieu de nous-même pour des raisons que parfois nous ignorons. Et c’est sans doute pour lutter contre les affres de l’oubli que Baptiste-Marrey nous donne ce livre au beau titre équivoque et ouvre ses premières pages par cette dédicace : à mes fils, leurs racines. Titre ou un sentiment de mélancolie se mêle au pourpre breuvage tannique.
Ces souvenirs pourraient être portés par des tableaux, des photographies où simplement une voix qui parle pour dire et témoigner. Peut-être voix d’un passant que l’on croiserait sur un trottoir de Paris ou d’ailleurs et qui abriterait en lui des pages non écrites. Mais elles sont ici vers et poèmes issus d’une mémoire où persistent, comme vivants, des hommes et femmes d’un passé désormais révolu. Ce passant que l’on pourrait croiser sur un trottoir parisien, c’est Bapiste-Marrey. Ce parisien de souche, né à Bercy, évoque en vers ces traces éphémères d’un temps d’or et d’enfance passé dans les rues, les faubourgs, boulevards et passages de Paris. Ici les verres qu’on imagine, autour des quais où arrivaient les vins à la capitale, résonnent et tintent de ce que fut Bercy, les quartiers de l’est parisien dans la période des années quarante. Verres et vers, tanins rouges et vocables d’une mémoire qui s’ouvre, cohabitent en exhalant des saveurs insolites. Ici le vin – rouquins, piquettes, picrates et autres pichtogorne — avec ses adeptes de toutes origines font fête dans cette bouche ou les mots aussi, festoient. La langue et ses palais jubilent à la lecture des poèmes Pibus et Linarpem, La savate ou le chausson, Amourettes et fricandeau, Pisse en l’air… Ils ressuscitent un instant sur nos lèvres le plaisir du mot : lavedus, licelargués, arsouilles… Si ce court livre est dédicacé à ses fils, il l’est aussi et délicatement à Alphonsine. Cette dame au service de la famille Marrey esquissée dans un beau et touchant poème éponyme, situé vers le milieu du livre.
Même si le prétexte pour l’écriture de Rouge, le vin rouge, mon cœur, édité chez Stock dans la collection Ecrivins, est le rouge breuvage, ce livre est plus que cela. Et pourrait être cet espace où réunis, verres contre vers, nous parlerions ensemble évoquant dans la clameur de nos bouches nos souvenirs les plus chers.
Hervé Martin
06:35 Publié dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : poème, poésie, littérature, art
lundi, 15 janvier 2007
Entretien avec Gérard NOIRET
LA POETHEQUE / Bibliographie de Gérard NOIRET
Hervé Martin : Poète, collaborateur à La Quinzaine Littéraire et à diverses revues, tu animes également des ateliers d’écriture poétiques auprès de différents publics. Ma première question est un peu provocatrice : apprend-t-on à être Poète ?
Gérard Noiret : Non. Ce que l’on peut apprendre ce sont quelques conditions nécessaires pour le devenir. Et encore… Personnellement, je ne me perçois pas comme Poète. Dans ce mot il y a trop l’affirmation d’une autre manière d’être. Ma véritable différence est de consacrer beaucoup de temps aux mots, pas toujours écrits. A l’inverse, toute personne qui entreprend un travail artistique est obligée de se penser « poète », « danseur » ou « comédien » à un moment donné de sa vie, parce que sinon, le soi se dérobe. Il existe une espèce d’imposture nécessaire qui crée au départ un « horizon » de rigueur et conditionne l’accomplissement de l’écriture. Une dernière chose : je crois que l’on peut cesser d’être poète parce que le langage se transforme.
HM : Utilises-tu dans tes ateliers des « techniques d’écriture » ?
GN : J’espère proposer plus, car le poème établi des connexions avec la philosophie, les sciences humaines et a besoin d’une réflexion sur soi. Cela dit, j’interviens majoritairement sur le « processus d’écriture ». Il produit une sorte d’accélération des connaissances. Il n’y a rien de pire que d’apprendre après trente ans de travail solitaire que Du Bouchet existe ! Dans mes ateliers, je remets les gens en prise avec l’histoire de la poésie. Les contraintes ont toujours rapport avec des poètes, des livres, de la pensée. Je corrige peu. Je ne cherche pas à enseigner un bien écrire. Je m’arrange pour que chacun fasse des expériences de langage. Je m’applique à contrôler qu’ils ont ressenti ce que je voulais qu’ils éprouvent. Au bout du compte, j’espère que les participants ont des chocs. Des profs qui connaissent mille fois mieux la littérature que moi n’ont jamais été confrontés à ce qu’il advient lorsque « on va à la ligne ».
HM :Quelles sont les raisons qui t’ont conduit à animer cet atelier à l’université de St Quentin en Yvelines en collaboration avec Thomas Dalle qui est percussionniste et musicien ?
GN : J'ai commencé à St Quentin pour une raison anecdotique : je n'avais jamais mis les pieds dans une «fac » et j'étais curieux de savoir si un autodidacte y avait une place. Après la 1 ère année s'est posé le problème du développement. Comme j'aime la poésie mise en voix, un responsable m'a parlé de Thomas, lequel m'a semblé suffisamment singulier pour que l'on fasse équipe. Parallèlement, comme je savais où les étudiants en étaient dans leur écriture, j'ai pensé que ce passage de l'écrit à l'oralité les obligerait à s'écouter différemment.
HM : L'atelier s'est achevé par un spectacle. La mise en voix de poèmes dans un spectacle s'apparente-t-elle à du théâtre ?
GN : Il n'y avait pas - théâtre - dans la mesure où il n'y avait ni dramaturgie ni personnages, mais des moments. L'essence du spectacle, c'était la sonorité et la qualité des mots. Ce n'était plus de la poésie au sens de la lecture muette. Le silence n'est pas le blanc. J'appelle provisoirement ces travaux des "mises en voix" et, quand je serai un vieux monsieur, je chercherai à trouver de bons qualificatifs pour savoir ce que j'ai fait. Lorsque l'on est sur scène, on avance dans l'inconnu, avec des corps, avec des bruits, avec des résistances très concrètes. Ce n'est qu'après - ou avant - que l'on se pose les questions de définition.
HM : Quelles ont été les principales difficultés que tu as rencontrées pour préparer ces jeunes poètes à leur première prestation sur une scène ?
GN : J'ai vécu les - problèmes - comme une suite de plaisirs. Pour Thomas et pour moi, chaque individu est une attente différente, « un devenir ».
HM : Il semble que tu vives et que tu apprécies dans l'instant chacun des moments de chaque chose que tu fais ?
GN : Il y a bien sûr chez moi une conscience du passé et une inquiétude de l'avenir. Mais l'atelier est un temps à part. Il permet de prendre les choses et les êtres dans leur matérialité, en dehors du quotidien. Il permet aussi de passer par un présent «absolu » où tout fait sens : les virgules, les respirations…
HM : C'est donc une chose que d'avoir un objectif et une autre, que de l'atteindre. Un projet de mise en scène peut-il être contrarié par des réalités?
GN : Si l'on a une idée abstraite du spectacle rien ne marchera, car les conditions matérielles du jeu ne peuvent être gommées. A l'inverse, sans réflexion on ne dépasse guère le stade des trouvailles. Il n'est pas caricatural de parler de « cuisine ». On rajoute, on retire, on laisse s'évaporer…
HM :Quels sont les écueils que peut rencontrer un poète qui dit ses poèmes en public ?
GN : De croire que son activité d'écriture lui donne un acquis scénique. Ce n'est pas comme à la Fac, il n'y a pas d'équivalence. Le lecteur abstrait - là -, n'est pas le spectateur dans la salle. Pour moi, l'écueil, c'est l'image du Poète qui fait que l'on ne prépare rien, que l'on exige que l'autre vienne à soi. Je ne supporte pas la mégalomanie, les grands prêtres et leur messe.
HM : Aujourd'hui, le travail du poète peut-il être uniquement écrit ?
GN : Oui. Il y a de nombreux chefs-d'œuvre qui sont faits exclusivement pour la page. Le texte écrit n'est jamais restitué à l'identique dans la salle. C'est comme une traduction. L'écriture-sur-la-page joue avec une ambiguïté impossible sur scène. Il existe, il faut le dire et le redire, une poésie qui est faite pour résonner dans la tête. Le poème peut dire des choses grâce à la neutralité du blanc et à l'héritage culturel de la page. Sous prétexte de médias, il ne faut pas oublier que la lecture muette fut un progrès considérable.
HM :Le corps dit-il des choses que le poème ne dit pas ? Et l'oralité, ce complément de l'écriture, peut-elle aider à élargir le lectorat de livres de poésie ?
GN : Oui bien sûr ! Que l'on en soit conscient ou pas, le corps émet, le corps ne cesse de signifier. Il suffit d'un geste pendant une lecture pour que, d'un seul coup, quelque chose s'éclaire. Parfois un incident lors d'une répétition rend le texte infiniment plus intéressant. Et cela on ne peut pas le rajouter en mots. Ou alors il faut tout re-transposer. Oralité et écriture entretiennent un rapport dialectique. Il faut que le poème écrit meure avant d'exister en tant que parole. Cette disparition est source d'autres vies. Certains mots sont corrects du point de vue de l'œil mais ne passent pas sur scène. Ce n'est pas de la démagogie que de les modifier. A condition de le faire à partir de règles, et non d'hypothétiques applaudissements. Il en va ainsi des coupes qui ne doivent pourtant pas être « psychologisées » pour permettre le jeu du comédien. Fondamentalement l'oralité est un genre à part. Elle est impuissante à résoudre les problèmes du livre. Les réalités ne font que se recouper parfois. Je crois que ce qui est l'ennemi pour le public en poésie, c'est le vers ! Ce n'est pas une raison pour le supprimer quand il existe, même si dans l'oralité on va au silence et non pas à la ligne. Il ne se joue pas les mêmes choses sur la page et dans le temps réel. Maintenant, pour une approche plus fine de termes tels que orale, oralité…disons que nous aurions dû passer par Meschonnic ou Jean-Paul Goux.
HM :Quelle est selon toi l'importance d'une émission radiophonique comme « Poésie Studio » sur France Culture ?
GN : Cette émission développe un public non pour la poésie en général mais pour une part spécifique de celle-ci. Il est démagogique d'opposer la radio et le livre, la télévision et le livre, et d'une manière générale, d'introduire dans son raisonnement des critères d'audience ou d'audimat en art.
HM :Que penses-tu «Des Poétiques » ?
GN : Dans - Les Poétiques -, ce qu'il faut savoir c'est que les poètes ne disent pas vraiment leurs poèmes face à un public. On a des écouteurs sur les oreilles et un micro directionnel, on est devant un pupitre et on est soumis à la prise de son. Ce qui compte, c'est ce qui après, existera sur les ondes. J'avais pour me guider une sorte de chef d'orchestre : Claude Guerre. J'étais donc à la fois face à une salle et conditionné par la retransmission. C'est autre chose que ce dont nous venons de parler.
HM :Finalement, les mots sont ils «Sens » ou «Son » ?
GN : En dernière instance, je donne toujours la priorité au Son sur le Sens. Mais encore faut-il qu'il y ait Sens et tension entre les deux. Il y a une phrase de Valéry qui dit : «le vers c'est l'hésitation prolongée entre le Son et le Sens. » Je remplace volontiers hésitation par contradiction. C'est plus proche de moi.
Note: Cet entretien a été réalisé à la suite d'un atelier organisé à l'université de St Quentin en Yvelines en 1999 dans le cadre de Banlieues Arts
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vendredi, 05 janvier 2007
NOUS - Maurice REGNAUT
La bibliographie de Maurice Regnaut
Poète, écrivain, homme de théâtre, Maurice Regnaut dont les premiers livres furent édités par l’éditeur JP Oswald nous donne ici son dernier livre. Maurice Regnaut vient de mourir sans pouvoir accompagner la sortie de NOUS qui vient de paraître aux éditions Dumerchez. Maurice Regnaut fut associé à l’aventure du TNP, collabora à la revue Théâtre Populaire et fut longtemps membre du comité de rédaction d’Action Poétique. Il a été également le traducteur de Brecht, Rilke, Fassbinder, Kosztolanyi et d’Enzenberger.
« Parler / c’est être / à la fois toi et moi »
Ce vers, parmi les tous premiers du livre situe l’acte de parler au centre de ce livre. Parler dont écrire ici est synonyme, est pour Maurice Regnaut la création d’un espace commun. Lieu de rencontre, épicentre social et de partage, le livre circonscrit le territoire de cet espace là. Par une mise en voix des mots du poète dans la bouche du lecteur et par l’usage abondant de toi et de moi qui entretient cette confusion quant à celui qui parle, Maurice Regnaut fait du livre ce lieu d’une parole partagée et conjointe. Le livre composé de plusieurs textes est un même et seul poème écrit sans aucune lettre majuscule. Et peut-être faut-il entendre ici l’Être, toi et moi sans distinction aucune, pour porter d’un coup l’auteur et le lecteur sur un même pied d’égalité. D’ailleurs les mots toi et moi, à l’encre rouge, sont écrits respectivement sur deux pages consécutives, paire et impaire, et réunis en un même lieu du livre. Nous est le livre d’une parole vraie, poétique et partagée. Elle est omniprésente, écrite, lue, entendue, prononcée, comme l’est l’accompagnant dans une musicalité, ce rythme investissant la forme de l’écrit avec ces blancs, ces mots seuls pour toute forme de vers ou déploiement sur l’espace de la page. Rythme lové dans un jeu de sonorités et de répétitions, le plaisir est aussi auditif. Il faudrait analyser plus précisément l’écriture de Maurice Regnaut pour observer ce travail omniprésent, sur la prosodie de sa langue, sur ces syncopées de la répétition façonnant à la lecture des lignes musicales, nous conduisant intuitivement peut-être à celles inscrites dans des comptines d’enfances.
En dépit d’une forme qui laisserait à croire à une désarticulation du langage, ou à une primauté d’une construction graphique des textes - en page 16 un poème laisse deviner comme un visage, peut-être celui du nous commun -, l’écriture est limpide. La lecture du livre me fait songer à un acteur seul en scène en prise avec un monologue (un monoulogue ?) et me rappelle que Maurice Regnaut est aussi un auteur de théâtre. Ce long poème NOUS est écrit pour une seule voix, toutes deux – toi et moi – réunies. Lisez le à voix haute ! Vous êtes seul, mais soudain, vous ne saurez plus qui de soi est l’autre. Qui du toi et du moi est ce corps qui est vôtre, capté soudain par ce nous, sa présence que la lecture rend crédible. Maurice Regnaut nous a quitté et le voici pourtant présent près de nous dans ce livre. Lorsque nous portons notre voix dans ses vers, le poète met sur nos lèvres ses mots, transformant notre lecture en ce lieu privilégié de la rencontre, par le partage de la parole et ces vers dits à haute voix. Car pour Maurice Regnaut, parler, c’est exister ! Exister l’un par l’autre, exister dans ce partage et d’écoute et de mots.
« Nous éternels » sera l’ultime vers du dernier livre de Maurice Regnaut. Et quoi qu’il représente, ce pronom personnel est porteur d’une opposition symbolique face aux orientations individualistes de nos sociétés occidentales. Ce « Nous éternels » est l’espace commun d’une rencontre que la parole partagée crée. La parole vocalisée et la parole entendue, la parole écrite et la parole lue, la parole prononcée « pure, juste, vraie » qui donne à l’autre, cet autre nous-même, une existence sous un regard d’altérité et sous celui du monde.
Hervé Martin
17:45 Publié dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : poésie, poème, littérature
samedi, 30 décembre 2006
MONSTRES MORTS - Jean-Pascal DUBOST
La Poéthèque: bibliographie de Jean-Pascal DUBOST
Obsidiane
N° ISBN : 2 911914 81 3
Janvier 2005
120p
15€
Avec MONSTRES MORTS Jean-Pascal Dubost fait paraître aux éditions Obsidiane son quatorzième ouvrage.
Ce livre comporte environ quatre-vingt-dix poèmes répartis dans cinq ensembles dont celui intitulé Maman qui débute le livre et qui est composé d’un seul poème au titre éponyme. Dans ce livre Jean-Pascal Dubost montre une prédisposition pour des titres débutant par la lettre M, puisque cinq titres des six ensembles débutent ainsi : Maman, Moments, Monstres, Morts, Mille Morceaux. Sans doute la redondance de cette consonne rappelle-t-elle la présence omnipotente de la mère. Figure incontournable - s’il en est - et à laquelle chaque être doit la vie.
On pourrait longuement interroger les significations multiples du mot monstre pour y déceler les intentions de l’auteur dans l’écriture de ce livre dont les premiers textes ont été écrits en novembre deux mille. Mais de toutes les acceptions possibles du mot, j’en retiens particulièrement deux que j’associe et qui sont, cette chose bizarre, formée de parties disparates, et, ce texte formé de syllabes quelconques que le compositeur remet au parolier comme canevas pour le rythme. Deux définitions - vieillies - qui remontent au XVI siècle, à ce que nous en dit Le Petit Robert. J’y vois assurément le livre, composé de poèmes et le rythme de ce langage qui sourd à leurs lectures. Et ce livre, par ses poèmes et le rythme de leur écriture, capte vivement l’attention du lecteur. Poèmes courts en prose justifiée. Au rythme jamais musicalement euphonique, mais plutôt dissonant comme heurté avec cette écriture où le lecteur doit toujours tenir ses sens en alerte.
On découvre l’enfance, les poètes, les morts mêlés à cette arythmie de l’écriture et à des mots qui jaillissent – vieux, rares ou oubliés – et qui seraient dans ces textes comme des stèles posées en ces proses poétiques pour commémorer - peut-être ? - l’absence de ce qui est perdu à jamais, ces moments qui ne reviendront plus.
Avec ces poètes, que sont nos contemporains Daniel Biga, Valérie Rouzeau, François de Cornière...nous croisons aussi des figures qui firent l’actualité des années soixante dix. J’ai ainsi cru reconnaître les traits du cycliste Bernard Thevenet, ceux de la gymnaste Nadia Comaneci, du chanteur Mike Brandt ou de François Cevert qui mourut dans un accident de course automobile. Et soudain je songe au titre d’un livre de Benoît Conort que je ne peux m’empêcher de paraphraser : oui ! cette vie là, est aussi la nôtre !
Chabrot
Qu’on gratte cueuillère au fond de l’assiette de / soupe y ayant versé vin, que ça s’accompagne du / verbe faire et alors, la mémoire se porte-t-elle / mieux que tu refais le geste, avec variante, puisque / ton grand-père est mort, en question ?
Hervé Martin
18:10 Publié dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : poésie, poème, littérature


