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poème

  • Ode à la poésie

    Louis Savary,

    Opium de personne, Editions Arcam,

    Paris, 2010,

    104 pages,

    15 Euros.

    Selon Savary c'est en l'absence de jour qu'apparut la poésie. Elle reste encore aujourd'hui orpheline à jamais de son anniversaire. Car d'une certaine manière elle naquit un 30 février. Si avec une poignée de terre Dieu créa l'homme, ce dernier fertilisa de quoi planter des mots afin qu'à son incinération la poésie devienne ses cendres. Depuis ce premier jour les baisers de la poésie ont le goût de la salive des morts. Elle ne mène donc nulle part mais il ne tient qu'à nous d'y aller. Elle reste le voyage au pays du dedans éveillé, endormi, endormi, éveillé mais jamais rêvant. En elle parfois le mal de mère prospère mais sans envie d'y repêcher le père. À ce titre Savary lance un hommage aux poètes vaincus qui "comme des assassins reviennent toujours sur le lieu de leur crime". D'un côté ils contemplent le ciel, de l'autre ils scrutent la terre en se foutant des commissaires et des cons temporains.

    Pour l'auteur belge, même du néant, la poésie ne sort pas les yeux vides en dépit de ce qu'elle porte en elle : à savoir une maladie orpheline. Son pays est trop vaste pour qu'on le fasse à notre chef : c'est donc la poésie qui nous fait à sa tête. Il n'y a rien à ajouter. Être poète revient à écouter le silence en prenant garde de ne pas l'ébruiter. Car on ne dresse pas les mots. Ils restent sur leur garde afin que le cœur, le sexe et l'esprit entrent en transe sans renier la vérité de l'enfance. Dans la poésie, il y a donc tout et "Surtout le reste. Il est incommensurable". C'est pourquoi elle répond aux questions qu'elle ne pose pas. Elle nous dévoile à notre indifférence. Au sensible elle "préfère le sang cible et énonce ce que les mots n'ont jamais pensé". Qu'importe donc ce qu'on peut en dire. Elle garde la clé des vents de la maison de l'être. Ce dernier y vit avec elle en union libre. Ni pute ni soumise la poésie est donc bien "opium de rien ni de personne". C'est de la Bella Donna et de la belladone.

     

    JPGP

     

  • TERNAIRES

    Maurice Regnaut

    Editions P.J.Oswald

    80 pages

    1971

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    Cette note sur un livre de 1971 Ternaires permet d'éclairer l'oeuvre de Maurice Regnaut. On peut découvrir la page qui lui est consacrée sur le site d'Incertain Regard. J'engage les lecteurs à lire sur le site du poète Maurice Regnaut, qui est mort en 2006 nombreux de ses textes essais, poésie, théâtre.. et à découvrir son oeuvre et sa voix, qui demeure présente vivement dans son écriture.

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    Ternaires,

    « Il ne viendra jamais rien que la nuit sur la neige »

     

    Ternaires a paru aux éditions Pierre Jean Oswald en 1971. Ce titre de Ternaires renvoie nombre trois, tel le nombre de vers composants les poèmes. Sans doute les acceptions de ce mot nourrissent des significations plus larges comme peut-être celle du rythme dans l'écriture.

    Le livre est composé de quatre ensembles. Le ternaire

    « Quai, rails, horloge, / Et soudain le déclic de l'aiguille / Sur l'univers. »

    les précède et ouvre le livre comme pour en indiquer le propos. Numérotées de un à quatre chacune des parties est composée d'une dizaine de poèmes de trois vers.

    Cette conscience de vivre

    « M'étendre sur la terre, / N'être plus que le temps qui va / Me supprimer. »

     

    Le premier ensemble de poèmes paraît circonscrire la conscience du poète quant à sa présence au monde. Il s'agrège autour de ces poèmes le sentiment tangible d'une finitude inévitable et celui plus diffus de l'absurde face à l'infini. Qui n'a pas été emporté par ses pensées dans les méandres d'un réel impensable face à la dimension de infinie l'univers et aux limites de la réflexion humaine. Réalité inimaginable que notre vie pensée à l'aune de cet univers et où soudain, un relent de mal-être nous rattrape.

    Je crois discerner dans ces premiers ternaires, les signes d'une écriture qui caractériseront celle de Maurice Regnaut dans ses autres livres.

    -Le jeu avec la sonorité, l'homophonie et les répétitions : si vert le vert

    -Une écriture jouant avec les oppositions de sens, la contradiction langagière et les changements de registre : Si noir, si clair, le bleu si rouge,

    -Et enfin, des inversions dans la construction grammaticale des vers qui donne à son écriture, un rythme et ce phrasé particulier reconnaissable que l'on retrouvera dans ses livres :

    Si lourde au pied mon ombre.

    Les autres vers qui montrent la conscience de cette finitude simultanément à celle du vivre s'accumulent au cours de cette partie : »Comment suis-je encore ici » ; « Grands tournesols / Le soir / face à l'horizon vide. »...

     

    La conscience du rien

    « O monde immense / Et moi / En mes mots seuls ! »

     

    La deuxième partie du livre paraît isoler l'homme, le poète et le monde. C'est le moment de réflexion  avant un choix. Le poète possède la conscience d'un soi seul au monde, comme ce ternaire en témoigne. Le poète est l'être de la parole, des mots et du langage. L'homme qui le devient dans cette conscience de vacuité de l'univers doit choisir,

    Monde ou poème / Choisis ta foi / Ou sois folie.

    Dès lors, l'homme et le poète confondus savent ensemble qu'il ne faut rien attendre,

    Il ne viendra jamais / Rien / Que la nuit sur la neige.

     

    Extraire du néant

    «  La nuit vient , ma rare, / Et ton corps encore / Plus beau qu'au soleil. »

     

    Les parties trois et quatre me semblent plus énigmatiques. Le poète doit se nourrir du rien, puisque cela seul est présent, à la fois intangible et pourtant immémorial. Au sens perdu d'un monde, à l'absence d'un dieu, le poète interpelle la nuit - appelée - (p),  nomme les poussières - visibles - (p 42), rend témoin d'une présence le silence, l'écume et la lune (p44)... Il énumère le tangible du monde ! Face à eux le poète les transcende dans le regard qu'il leur porte. Il substitue au rien, le vrai de la parole. Dis-moi que rien n'existe, ô dis-le moi, / Que le seul vrai soit non ce rien, Mais ta parole ! On trouve dans ce ternaire, ce qui sera constant dans la poésie de Maurice Regnaut, la présence du VRAI dans la parole. Dans la parole du poète Maurice Regnaut. Il y a dans les poèmes de cette troisième partie les strates d'une nouvelle naissance. Pour vivre, recommencer à vivre en homme mortel sous les auspices - acceptées - de la finitude humaine.

     

    Vivre

    « Et ne plus être au cœur du bleu, / Terre , / Qu'un seul cri ! »

     

    La quatrième partie est comme une sorte de réconciliation du poète avec la vie. Il semble l'accepter pour ce qu'elle est dans ses limites, après que tout homme eût empli son existence de sens en dehors de toute expérience mystique. Cette dernière partie loue la lumière, le soleil et l'éclat des couleurs de la vie.

    Bleu à bleu, feu à feu bleu, et dire / Que j'aurais pu ne pas vous voir jamais, / Myosotis de ce monde !

    Le livre est-il le fruit d'une expérience existentielle ? Hormis ce titre faisant référence à la forme trois du ternaire, quels sont les autres sens auxquels il se rapporte ? Peut-être contient-t-il dans les phonèmes le composant, celle de « terne » qui pourrait être rapprochée avec l'humeur qui aurait accompagné son écriture ? Ou pourquoi pas un néoadjectif décliné de terre à l'instar de lunaire ? Le dernier poème pourrait en témoigner :

    Ce bruit d'eau dans la nuit, / Dors, / C'est la Terre.

     Alors ces poèmes seraient propres à notre planète habitée par l'homme - seul - dans l'univers mais qui ne cesse fébrilement de s'interroger sur le sens de son existence.

     

    « Entre le hêtre et l'homme, O honte, Était le tremble. »

     HM

  • ça

    CA F VENAILLE.gif 

    Franck Venaille

     

     

    Mercure de France,

     

    152 pages

    15 €

    Voici sans doute le livre le plus grave et le plus poignant de Franck Venaille. Bien malin celui qui y trouvera     encore une once d’espérance. Mais à l’inverse la nostalgie n’est pas plus le fait d’un poète rare et dont un récit, « Caballero Hôtel », fut une révélation.

     

    Sans doute l’auteur ne possède pas la place qu’il mérite. Et « ça » ne lui donnera pas d’ouverture. L’ensemble de ses poèmes est trop aride, trop rêche. Mais ils surgissent pourtant comme des révélations. Ils possèdent (même si Venaille a dépassé la soixantaine) quelque chose d’immensément rimbaldien.

     

    On ne dira pas que lire de tels textes est un plaisir. Mais on lit aussi afin de ressentir par un autre ce qu’on ressent en soi-même. Et voilà que ça coule à nouveau « Comme les enfants saignent du nez / Sans savoir pourquoi ».

     

    Nul ne sait où sont passés nos pères et mères. Rien ne sert de monter en chaire et en chair pour le demander. Les prie-Dieu grincent. On se met à tousser. Nous restons les vieux enfants terrorisés par le sang des femmes et leurs linges louches qui séchaient aux fenêtres. Il ne faisait pas bon être sensible en ce temps-là.

     

    C’est pourquoi Venaille n’écrit pas en pensant à autre chose. Sauf exceptions. À savoir les beaux garçons qu’il a croisés. Plus de soixante ans que ça dure (mais en retirer quinze d’inconscience). « Gaumont. Pathé ». Les actualités. D’hier les actualités. Le poète est sans goût pour l’école. Il rêve encore d’être le solitaire mystique en chambre de bonne 6ème sans ascenseur. La concierge est dans l’escalier.

     

    Enfance pieuse. Pluie fine. Crachats de Dieu. Messes à n’en plus finir. Eau bénite. Quitter cet endroit où parler fort est prohibé et où les corps sont rarement musclés (sauf sur des fresques italiennes). Vivre à l’heure le leurre. Et même après. Le corps le sait. Il le fait. Avec ses humeurs ombrageuses. Telle est la destinée du poète. « Sa vie sur terre ce fut ça ». Point final.

     

    JPGP

     

     

  • Divagation impénitente

     

    Ivan Watelle

     

     

     

    Éditions Poèmes Épars

    Villeurbanne, non paginé, 19 €

     

    Disponible chez l'auteur:   

    Ivan Watelle    

    Poèmes Epars   

    8, rue Pierre Larousse

    69 100 Villeurbanne  

    http://poemes-epars.over-blog.fr

     

     

    Même lorsque son griffon « tire sa gueule béante » Watelle va de l’avant et se remet en quête de sens - quoique conscient de ses limites et de ses erreurs passées. Certes toutes ses ombres ne se sont pas effacées et ses monstres ne sont pas tous muets. Mais l’auteur, avec le temps, échappe à ce qu’il nomme ses « états de démence précoce ». La poésie est pour beaucoup dans sa « thérapie » même si comme disait Duras « l’écriture ne sauve pas ».

     

    « Âpre comme une limande » Watelle ne s’en laisse pas (ou moins) compter. Il est vrai qu’il est désormais bien accompagné. Une aimante est là pour donner à son ciel de lit des couleurs rosées. C’est un moyen d’éviter d’être ramené à l’animal même si cette femme fait naître des désirs premiers qui ne rendent pas « l’orgasme utilitaire ».

     

    Oui Watelle avance. Désormais « dans le mauve de son âme » il pourchasse l’idée d’un supplice humain. Se replient les délices du néant et les trop éphémères pensées. « Divagation Impénitente » est à ce titre un texte majeur : tranche de vie il n’a rien d’un déboutonnage égocentré. Le lire et le relire est une manière de nous remettre sur les rails de la vie contre les forces du « mâle » comme celles des Dieux (du moins ce qu’on en fait).

     

     

    Jean-Paul Gavard-Perret

  • La Revue Incertain Regard au format numérique

    Un numéro 0 de la revue Incertain Regard au format numérique paraîtra vers novembre 2009. Sous la forme d'un livre électronique les numéros paraîtront semestriellement. Incertain Regard édite de la poésie exclusivement. Vous pouvez nous faire parvenir un minimum de 4  à une dizaines de textes, inédits de préférence. En suivant ce lien

    http://www.incertainregard.fr/PageLaRevue.htm

    vous trouverez les informations pour nous faire parvenir vos textes.

    Cordialement

    Hervé Martin

  • CLAMEURS NOMADES

    Francesca Y. Caroutch

     

    Éditions du Cygne.

     

    ISBN : 978-2-84924-139-4

    13 x 20 cm

    92 pages

    12,00 €

    La poésie de Francesca Y. Caroutch permet la jonction de l'altitude la plus vertigineuse avec le corps dans ce qu'il a de plus temporel, d'instantané et de tellurique donc de plus abyssal. C'est à travers lui que la poétesse donne le point d'appui et de référence à l'incommensurable. Ne nous y trompons donc pas : chez elle la métaphysique ne vient pas d'en haut mais d'en bas. Du ras de la conscience voire même de dessous la peau de l'inconscient.

     

    Mais cette métaphysique (fruit - qui sait ? - d'un manque de la jouissance liée à l'amour et la connaissance) demeurerait naïve et sourde si elle ne passait pas par le filtre de la conscience. Toutefois il ne s'agit pas de transformer la bête en ange mais simplement d'ouvrir une nouvelle dimension à la jouissance. Écoutons l'auteur :

    “Les plaisirs des sens

    auxquels on ne s'attache pas

    Sont des alliés de l'éveil” (p. 41).

    Tout est là. C'est le moyen de sceller l'homme à l'univers dans une dimension essentielle.

     

    À travers une poésie se mêlent à des fragments de mémoire, de réelles visions inspirées souvent par des espaces italiens. Ils contrastent avec le motif intime - lieu clos où s’absorbe sa vie et s’accomplit son œuvre. Francesca Y. Caroutch donne à la nature humaine l'effusion du nombre. Tout dans son livre est en mouvance vers le "signal" :

    "éclair bleu dans la faïence de l'été" (p. 30).

    Au sein de la rencontre d’images chères à l’artiste naît une création originale qui ne dissimule pas une propension à dévoiler une intimité. Cependant on est bien loin de ces évocations "domestiques" où s’éprouve une sociabilité apaisante ou encore une attention portée aux images furtives du paradis d’enfance.

     

    Chez la poétesse ce qui est retenu appartient à des moments de vie. Ils s’épanouissent à contretemps. Comme si c’était la marge, le bord des choses, quelque part entre solitude et liberté qui comptaient. On est loin d'un panthéisme béat, d’une recherche d’un bonheur perdu. On revient à la source même de l'écriture, de ses fissures. Car la poétesse cède parfois à la brisure contre l'intégrité de l'étendue même si c'est bien cette dernière qui est recherchée. En conséquence ce qui devient saisissant d’un point de vue poétique, est précisément le paradoxe d’une écriture vouée de livre en livre à communiquer une véritable phénoménologie cachée de la vie dans ce qu'elle a de plus intime et de plus large aussi.

     

    Tout lecteur des sublimes "Clameurs nomades" se trouve confronté à l’apparente clarté structurelle de ses fragments inspirés largement par l’épreuve de la nature, du temps ou de choses vues ou plutôt ressentie au plus profond de l’expérience intérieure. Une configuration minimale s’impose alors, identifiable dès la première lecture et bientôt récursive d’un fragment à l’autre. Dès lors surgit

    "Dans ce chaudron sans fond

    l'enfer des miracles"(p. 31)

    La sensation n'est plus proustienne. Elle devient le médium privilégié par lequel s’opère la révélation. Celle-ci ne se contente plus de ressusciter ou de ressasser les traits du passé. La mise en perspective est beaucoup plus intéressante et porte l'écriture loin des sentiers battus. Derrière les fragments qui s’enchaînent sur le mode disjonctif une autre "scénarisation" prend racine et pose la question d’un effet diégétique global : tout participe à l’élaboration progressive d’un espace alternatif qui permet au lecteur d'être renvoyé à sa propre expérience du monde.

     

    Nous sommes donc loin des longues intercessions qui peuvent accompagner dans la poésie l’expression du sentiment intime lorsqu'il est par trop narcissique. Aucun détour, aucune spéculation formelle ne préludent à notre entrée de plain-pied dans cette intériorité annoncée comme telle mais dont le but n’est pas de raconter un « moi ». L'ensemble crée un parcours atypique et un étrange discours sur un poème fantôme dont la ligne de fuite ultime, rescapée lointaine de l’éboulis initial, renvoie l’espérance habitable au cœur de tout lecteur quand le discours s’achève. Cette détermination du foyer de l’expérience d'écriture résulte d’un choix plus que stylistique : vital. Il refuse toute neutralité au profit d'un engagement intime essentiel puisque chez Francesca Y. Caroutch l'intime n'est pas de l'ordre de l'événement il est de l'ordre de l'écriture, de son avènement.

                                                                                      

     

    Jean-Paul Gavard-Perret

     

     

     

     

  • FRAGMENTS (2)

    Gérard Paris

     

    La Porte, Laon.

    Gérard Paris refuse qu’on en reste au rien même si il y a une grande limpidité à croire ne plus être. Mais cela s’appelle renoncer, être « sans âme, mutilé à jamais ». Et même si dans le rien l’être croit peser de tout son poids il faut franchir les limites et rejoindre cette dimension quasi sacrée où le mot n’est plus seulement tache ou trou noir.

     

    Il s’agit donc de se fonder dans le lieu où nous sommes, contre la belle et précaire assurance de nos alibis de toutes sortes. Il faut donc se porter là où Gérard Paris, dans son écriture fragmentée et faussement aphoristique, indique la voie : le lieu au delà de la frontière du silence où pourtant on peut dire encore, on doit encore parler. Bref aller où le silence a quelque chose d’intéressant à dire, pour savoir ce qui hante l’humain jusqu’à « cueillir les couteaux de gel » pour « affûter l’être ».

     

    Paris dit ce qu’on doit accepter et refuser pour affronter la perte inhérente à chaque vie. C’est là sa leçon (grandiose) d’humilité afin sinon de dépasser, du moins de savoir le peu qu’on est. Il y va donc d’un consummatum mais qui permet de rebondir, de (re)commencer. C’est à ce moment que l’on reprend conscience, que s’efface cette fameuse vitre dont abusent les poètes sans oser la briser. 

    Jean-Paul Gavard-Perret

     

  • Le procès de la vieille dame - Éloge de la poésie -

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    Lionel Ray

     

     

     

     

     

    Éditions de La Différence

     

    N° ISBN : 978-2-7291-1741-2

    Date de parution : 2008

    Nbre Pages : 223                  

     

    Un entretien de Lionel Ray à propos du livre

                                                       

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    « Le poète, rien ne peut le justifier que lui-même » c’est par cette phrase que débute le dernier des paragraphes du livre de Lionel Ray Le procès de la vieille dame - Éloge de la poésie -. Il se poursuit quelques lignes après ainsi : « En revanche, il y a une sorte de loi secrète qu’il porte en lui et qui cherche à s’exprimer dans le poème. » C’est probablement par cette affirmation qu’il faut envisager la lecture du livre et voir ici la motivation de Lionel Ray à son écriture. Un véritable fil d’Ariane qui a conduit Lionel Ray à écrire ces études, consacrées à des poètes et à leur œuvre. Elles ont paru dans des journaux, des revues et des magazines entre 1983 et 2007 et sont aujourd’hui rassemblées dans ce livre qui est édité par les Éditions de La Différence.

     

    Poètes disparus ou contemporains vivants, la lecture de leurs livres suscite chez l’auteur un vif intérêt à percer « cette loi secrète » que les poètes porteraient en eux et qui les révélerait au monde par le poème. C’est là qu’il faut voir le postulat de Lionel Ray dans sa quête à reconnaître le poète dans l’être, l’être dans le poète. Il y a dans la poésie – singulière à chaque poète – l’univers d’un être unique. En lisant pour chercher signes et sens dans les mots, le rythme, la forme qui structurent le poème, Lionel Ray emprunte sans doute l’un des plus courts chemins qui va d’un être à un autre.

     

    C’est ainsi une vingtaine de poètes que Lionel Ray interroge par la lecture de leurs poèmes. De Louise Labé à Hélène Dorion, de Aragon à Supervielle, de Victor Hugo à Bernard Hreglich, Lionel Ray fouille le poème, interroge les mots, questionne la forme ou passe même au crible le patronyme, comme lorsqu’il débute l’étude sur Jean Mettelus en faisant parler les lettres de son nom. « …un nom qui prend appui solide du (m) initial, posé sur ses trois jambes, et qui suggère autant que l’ancrage, la mesure et l’immensité d’un monde. »

     

    Dès le début du premier paragraphe éponyme du livre, Lionel Ray tente de circonscrire son espace en bornant les limites de son questionnement sur la poésie de langue française. Sous le regard de Gracq, il souligne que la poésie fut jusqu’à la fin du XIX siècle une « transmission de pouvoirs » dans une continuité et constate qu’à partir de Mallarmé, il y a rupture de cette progression. Il s’ouvre alors avec Reverdy, Claudel, Tzara, Breton, Supervielle, Michaux…une période nouvelle. Celle des « explorateurs solitaires », celle de la différence.

    Avec la mort de la poésie, le poétisme, les méfaits du lettrisme mais aussi, le vers et la prose, le lyrisme, la tension de la langue, le retour des formes Lionel Ray instruit les pièces au dossier de ce Procès de la vieille dame. Et ouvre dans le même élan sa propre (en)quête en s’appuyant sur son questionnement des œuvres. Sans doute à l’aune d’une phrase que j’avais relevée dans un texte critique de Lionel Ray « on peut dire de la poésie n’importe quoi, pas du poème… » (1)

     

    Lionel Ray nous entraîne alors dans les livres et dans la poésie de nombreux poètes, en tentant par son investigation de montrer les reflets de leurs éclats. Le livre de poésie propose une autre forme de la conversation intime. Et la singularité des œuvres, sise dans – cette loi secrète –, se révèle comme éclairée par cette conversation de lecture. L’œuvre, le poète, le poème sont envisagés dans leur singularité dont Lionel Ray esquisse les traits. Ce qu’ils proposent de faire entendre, c’est l’unicité d’un être dans son rapport au monde. Paul Claudel, René Char, Alain Bosquet, Georges-Emmanuel Clancier, Eugène Guillevic, Claude Esteban, Gaston Miron et d’autres encore, trouvent place dans ce livre. Nombreux sont les textes qui invitent à lire ou relire ces poètes, accompagnés dès lors dans sa lecture par l’acuité de Lionel Ray.

    L’étude consacrée à René Char m’a particulièrement touchée : une concision qui approche de très près l’écriture de René Char. Elle tente de préciser les limites où cette poésie existe, entre dit et non dit. Une poésie en lisière, celle du mot et de l’image, du sens et du désir. Cette partie est marquante par l’approche de cette poésie brève, ténue, sibylline et foisonnante. Lionel Ray suit les arcanes des possibles significations. Il fouille autant qu’il est possible dans cette poésie énigmatique pour tenter d’élucider les sources qui président à ses sens.

    À propos de Jean Cocteau, Lionel Ray souligne que la poésie n’est pas seulement écrite « …Cocteau, qu’il s’agisse de roman, de dessin, de ballet, de théâtre, dans la mouvance de Diaghilev ou de Radiguet ou de quelques autres, ne fait jamais que de la poésie qui reste le commun dénominateur, identique à elle-même sous tant de formes diverses… » Souvent mis à l’écart pour son éclectisme, Jean Cocteau est ici reconnu explicitement comme un poète à part entière, hors du champ de toute suspicion de ses pairs. Nombreuses encore sont les pistes que Lionel Ray ouvre pour aller à la découverte des poètes, de la poésie, du poème. Ce livre a reçu le Grand Prix de la critique 2008.

     

    (1) – Revue Incendits N° 21-22         

     

    HM             

  • FRAGMENTS des BUSCALTS suivi de TERRE HABITEE - Paul BADIN - Rencontres avec René CHAR

     

     

     

    Éditions Poiêtês

    94 p – 2 trim 2008 – 17 €

    2 ième trimestre 2008

     

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    Les Busclats, c’est le nom de cette maison de berger qu’habitait René Char à L’Isle Sur Sorgue

    près des monts du Vaucluse. C’est là que Paul Badin le rencontra à plusieurs reprises durant l’été de 1978. Ce livre – une réédition – est le fruit de ces rencontres grâce aux notes que Paul Badin engrangea minutieusement avec la passion de ceux qui estiment la valeur d’une récolte à la qualité d’un terroir. En l’occurrence, un terroir de chair, de poésie et de mémoire ! La fidélité au propos de René Char souhaitée par Paul Badin est marquée ici par la volonté, effective, de son effacement, – fidèle jusqu’à l’effacement – peut-on lire dans le préambule. Paul Badin place ainsi au centre du livre la parole de René Char qui se voudrait intacte de toute altération. Autant qu’il est possible !

     

    Ces Fragments des Busclats  sont suivis par Terre habitée, un ensemble de poèmes écrits entre 1979 et 1988, date de la mort du poète. Ils font écho à l’emprunte laissée dans la mémoire de Paul Badin lors de ces rencontres et au vif intérêt qu’elles suscitèrent en lui /Qu’importe la profondeur du puits à l’homme qui a soif./ Rencontres toutes emplies de la  présence de René Char et qui résonnent, en ces poèmes, sur le versant sensible de la mémoire / Cette visite m’a laissé au cœur une ivresse étrange. /

     

    En amont, ces  fragments, les propos de René Char, courts le plus souvent sont rassemblés par thèmes, au premier desquels la poésie et le poème  « On n’entre pas dans le poème. On y est. » Dès la première ligne du livre le ton est donné. Une ligne d’horizon est tracée vers laquelle tout au long du livre, sous l’auspice des divers sujets abordés, le lecteur progressera dans sa lecture éprouvant les éclats d’une parole vraie et claire.

    Ainsi la poésie ; l’édition et les livres de René Char ; les poètes ; ses relations d’amitiés avec Eluard, Breton, Camus ou Heidegger ; Ses filiations littéraires ; le Surréalisme ; la Provence, son pays ; la résistance ; les arts avec la photographie, la musique, la peinture et ses amis Braque, Giacommetti, Picasso…

     

    Ces souvenirs sont parsemés d’épisodes, tels celui d’une actrice italienne qui joua Claire dans la pièce éponyme de René Char, montrant ici la défiance du poète envers la psychanalyse, ou cet autre, qui retrace l’histoire du patronyme familiale Char-magne… Le livre est réjouissant. La clarté et la simplicité des propos nous convainquent. Le lecteur s’arrête ça ou là au détour d’un propos lorsque saisi, il reconnaît dans les mots qu’il vient de lire les signes de l’exactitude ou des reflets de ses propres convictions. Il poursuit sa lecture par « Mais il n’y a pas de vérité. Seulement des débuts de vérité » et se ressaisit alors, avant de découvrir d’autres propos, qui auraient pu être écrits récemment,  « J’ai toujours foi en l’homme mais je ne crois plus à la paix et je fais de moins en moins confiance à l’avenir de notre société. » Et d’autres affirmations plus pérennes « seule compte la générosité juvénile »

     

    On peut relire ce livre en l’ouvrant au hasard, on trouvera toujours quelques lignes pour emplir en nous ce qui nous tient éveillé. Et de garder au creux de soi et à jamais cette pensée :

    Le poète pense qu’il ne faut jamais attendre quoi que ce soit de nos gestes et de nos actions. Partir après.

     

  • N4728 N°14

                                                           Revue N4728

     Paul Badin,  6, Quai de Port-Boulet 49080 Bouchemaine

    Publié par l’association  Le Chant  des mots  à Angers

    Revue semestriel (Janvier / Juin)

     12 € le numéro / 25 € l’abonnement à 2 numéros

     

    Avec la découverte de voix multiples, c’est une poésie entre prose et vers qui nous est proposée dans ce N° 14 de la revue N4728. Une bonne trentaine de voix pour ce numéro de la revue qui a commencé à paraître dès septembre 2001. Du retour à la ligne du vers dont usent Hamid Tibouchi, Edith Azam ou encore François Teyssandier pour ne citer qu’eux, aux poèmes se présentant comme de courtes proses et où l’écriture tente d’imposer dans les rythmes de la langue, comme des appuis sûrs - lire Bernard Moreau,  la poésie montre l’étendue de sa diversité. Et garde de n’opposer une forme à l’autre, car quoi ressemble tant au retour à la ligne du vers que la lecture d’un texte en forme de prose qui voudrait imprégner à la voix et au corps, le rythme d’un souffle qui palpite. Du vers ténu de Nicolas Grégoire limité à un ou deux mots, à la prose d’Emmanuel Vaslin la poésie cherche dans l’écriture des chemins qui la mènent vers nous.

     

    Le sommaire de la revue se compose en trois parties dont celle traitant des notes de lectures à la fin de l’ouvrage. Les deux autres, Mémoire vives et Plurielles, proposent des poèmes qui placent la revue sous le double signe de l’ouverture et de l’exigence.

    On découvrira dans ce numéro des textes de Werner Lambersy, Antonio Rodriguez, Philippe Lonchamp, Jean-Marie Barnaud, Serge Ritman, Jeanpyer Poëls… Et tant d’autres encore. Mon attention s’est particulièrement fixée sur les textes de Patricia Nolan, Sophie G. Lucas, Yves Jouan, SabineChagnaud, Cécile Guyvarch ou Armelle Leclercq. L’écriture de François Boddaert, précise, au vocabulaire rare, qui exhume de la mémoire collective des épisodes des guerres européennes (Consolations, délire d’Europe) nous propose ici des extraits de Batailles dont quelques vers rappellent en moi un épisode particulier.

    Lâche la rampe, soldat, ne lâche rien, Ces champs d’incertitudes, ces champs où nous allâmes (compagnons du devoir d’aller) dans la crevante chaleur d’août ;…

     

    N4728 est une revue qui ouvre largement ses pages à la diversité, semblant chercher dans l’écriture hors de toute considération préconçue, les signes d’un singulier poétique. Le quinzième numéro de la revue paraîtra en janvier 2009.

     

    Hervé Martin

     

    Pour s'abonner:

    N4728
    Paul Badin
    6 quai Port-Boulet
    49080 Bouchemaine
    paul.badin@wanadoo.fr
    2009:  25 € le N°15 et N°16 port inclus.

     

  • Grande liberté de l'air au-dessus du fleuve

    de Jean-Marie Perret

    Éditions Obsidiane            Collection  Le legs prosodique ,

    Sonates 1

    ISBN : 2.911914.55.4    11 €

     

    4e trimestre 2002

     

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    Ce premier livre de Jean-Marie Perret inaugure la collection Le legs prosodique que François Boddaert a créé en 2002 chez Obsidiane. Cette dernière tient son nom de cette formulation  le legs prosodique extraite de Crise du vers de Stéphane Mallarmé et qui est rappelée en avant-propos du livre. On se met à penser après la lecture du livre que ce premier ouvrage pourrait être aussi le texte initiateur de cette nouvelle collection.

     

    Grande liberté de l’air au-dessus du fleuve nous invite en témoin, au partage de rencontres inouïes. Celles solitaires que Jean-Marie Perret en marche pour des moissons inespérées a eues durant près de trois années avec des paysages : territoires et cieux, campagnes et villes, arbres et bêtes du pays de l’Yonne.

     

    Le titre déjà, qui emprunte celui d’une des 47 proses poétiques qui composent le livre, à lui seul nous invite au voyage vers des horizons larges et nous accoutume aux paysages avec la volubilité d’une langue qui tient ses promesses tout au long du livre.

    Dès les premiers poèmes – en prose, ce qui nous parle et nous séduit, c’est cette langue vive. Elle nous tient éveillés avec ses rythmes, la gourmandise de ses mots, la précision des descriptions, l’acuité du regard qui la nourrit.

     

    Mais quoi d’autre, dans l’herbe rase, cette feuille brune collée sur une pomme qu’a marquée la dent d’un lérot — la pomme, sous la pluie, de jaune a tourné au vert, et où le lérot a mordu, le jaune est plus vif encore

     

    On croirait fermant les yeux que ces courtes proses sont des tableaux. Des miniatures ou des croquis instantanés, des approches impressionnistes que les rencontres, ressenties comme présentes par le lecteur, ont libérées dans l’écriture.

     

    Cette pierre coiffant muret, portant sur sa peau toute sa durée, calcaire blanc que le temps grise et noircit de carbonates, lavis tout en finesse où s’étalent des lichens ronds sans épaisseur (certains lisses, d’autres ridés) d’un blanc vert, ou gris très clair, d’autres jaune d’or, en disques, arcs, festons : on a marché dessus rayé ou abrasé la belle composition…

     

    Ces poèmes en proses sont soutenus par le rythme de cette langue au vocabulaire usant d’un registre étendu et d’une digression au service de la précision et de la musicalité de la phrase. En témoigne ce sous-titre Sonates, 1 qui précise l’intention du poète sous le nom de l’auteur à l’ouverture du livre.

    Pour qui chercherait une langue vivante en voici une qui traverse ce livre. Accompagnons là ! Elle nous remue, réactive nos sensations dans les élans du souffle et les éclats de paysages qui exhalent un air humant bon ces éprouvés des sens.

    La lecture des textes dévoile leur genèse à mesure que nous les découvrons. Nous imaginons l’instant de leur écriture, au fil d’un regard scrutant la ligne d’horizon qui sépare le ciel - son air et la terre où coule le fleuve dans la campagne de l’Yonne. S’aventurant là en sous-bois, ici par quelques passages insoupçonnés ces proses poétiques – ce legs prosodique semble s’écrire en marchant au rythme d’un pas solitaire embrassant de tout son être, la campagne et le sel de la vie.

     

    Heureux à qui advient l’air, la lumière, la disparition d’une bête à fourrure dans la fétuque des fossés, les frondaisons des chênes secoués au-dessus des villages…

    HM

  • UN JOUR SUR CETTE TERRE - Reiner KUNZE

    Cheyne Éditeur Collection   D’une voix l’autre

    ISBN :978-2-84116-059-4   

    20 €

    2 ième trimestre 2007

     

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    Traduit de l’allemand par Mireille Gansel pour les Éditions du Cheyne, le livre de Reiner Kunze Un jour sur cette terre est proposé en version bilingue dans la collection D’une voix l’autre. Il rassemble des poèmes extraits des livres de Reiner Kunze composant l’œuvre écrite durant la deuxième partie du vingtième siècle.

     

    Lauréat du prix Trakl et du prix Büchner en 1977, Reiner Kunze a reçu le prix Holderlin en 1999. Reiner Kunze est né dans une famille modeste de l’ancienne RDA dont il immigrera dès 1977 pour des raisons politiques à la suite de son engagement pour le Printemps de Prague. Il vit aujourd’hui en Allemagne à Passau à la frontière autrichienne au confluent du Danube et des deux rivières, l’Inn et l’Ilz.

     

    Le livre nous est présenté par Emmanuel Terray dans une belle préface qui met en perspective l’homme, le poète et l’œuvre. Elle pointe le poème, en phase avec la vie de l’homme et les valeurs existentielles de l’être qui élaboreront dans l’opiniâtreté du quotidien l’œuvre de Reiner Kunze telle qu’elle nous parvient aujourd’hui.

     S’en tenir / à la terre // Ne pas jeter d’ombre / sur d’autres // Être dans l’ombre des autres/ une clarté.

     

    Les poèmes proposés sont extraits de livres écrits entre 1956 et 1998. Ils sont généralement courts, jouant parfois de métaphores mais évitant toute emphase pouvant contrarier une écriture sensible captée au plus proche du réel. Scènes, pensées ou observations minutieusement préservées de l’oubli et de l’apparente banalité des jours, nourrissent des poèmes qui montrent une détermination à la fois sereine et tenace.

    Avoir un coin de pays et le monde/ et jamais plus au mensonge ne devoir / baiser la bague.

     

    Beaucoup d’entre eux montrent l’attachement du poète à la mémoire et à la fidélité. Comme celle à l’égard poète et ami Jan Skâcel dont plusieurs poèmes écrits à des périodes différentes rappellent l’importance, soit par une dédicace ou par une citation de Skâcel en exergue. Ou encore, l’hommage rendu à Ryszard Krynicki, le  Poète éditeur de poètes, dans un poème éponyme qui lui est dédié.

     

    C’est durant près de 40 ans que Reiner Kunze écrit ces poèmes dont la forme et la tonalité au cours de cette période n’ont guère varié. Poèmes de quelques vers au style épuré qui nous renvoient à la réalité des choses simples observées ou vécues. À la lecture on ressent l’expression d’une humilité et parfois une espèce de gravité augurale.

    Encore bras dessus dessous / nous nous éloignons l’un de l’autre // Jusqu’à ce qu’un jour d’hiver / sur la manche de l’un / il y aura seulement de la neige.

     

    Si l’ascète s’isole physiquement du monde, Kunze se retranche en lui-même pour ressentir, capter puis dire sa confrontation au monde. Comme un feu qui couve de poème en poème la poésie de Reiner Kunze transporte l’essence du poète dans une progression lente mais inextinguible. On ressent alors comme une justesse et une humanité dont les échos nous parviennent et nous touchent :

    Meurs avant moi, juste un peu / avant // Afin que ce ne soit pas toi / qui aies à revenir seule / sur le chemin de la maison.

     

     

     HM

     

     

    Cette note à paru dans le numéro 9 de la revue Ici é là.

     

  • A wonderful day - François DOMINIQUE

    wonderfulDAY.jpgEditions Le temps qu'il fait

    77 pages

    N° ISBN : 2-86853-388-4

    Oct 2003

    14 €

     

    Biobibliographie de François Dominique

    A wonderful day est paru aux éditions Le temps qu’il fait en octobre 2003. Ce livre de François Dominique est accompagné de photographies, noir et blanc, de Bernard Plossu. Elles résonnent de sujets suscitant désirs ou quêtes (jambes de femmes, tableau nu, une porte, une étoile dans une nuit) et montrent parfois des horizons scindés. Comme cette photographie sur la page de couverture laissant deviner comme une règle de topographe coupant verticalement un paysage. Le poète à sa manière est aussi topographe, il use des mots pour jauger les territoires de l’être.

    A wonderful day, littéralement une journée merveilleuse use de cet adjectif qualificatif qui pourrait être emprunté au Merveilleux, ce monde en marge de la réalité tangible. Merveilleux ? Que pourrions-nous bien qualifier de merveilleux dans notre société ? Tant et tant de choses à la fois auxquelles nous ne croirions pas vraiment, hormis peut-être les rêves des enfants qui nourrissent dans leurs songes les plus inconscients, leur bel avenir en devenir. Alors, A wonderful day serait possiblement ce nouveau jour à naître. Un jour inaugural qui porterait en lui une lumière révélatrice de toutes les promesses. Un horizon qui transformerait le jour à vivre en une quête pour la vie entière.

       / J’ai rêvé que le « Traité de l’iris » était à l’abri des regards depuis trois siècles, dans un mur, et que je le découvrais en plaçant devant mes yeux une manière de sextant composé de trois phrases : noir secret de la vue/par échange de rayons/la lumière est du temps/  

    Qui n’a jamais rêvé de percer un secret ? Que recèle l’œuvre ou les vies de Spinoza, Vick Muniz, Modigliani cités dans le livre et dont la nature interroge François Dominique ? Quel mystère, quel mutisme incantatoire les suscitent ? /« Can things be dust ? » Est-ce que les choses sont de poussière…/ Ce vers est peut-être ce qui porte le livre, cette question sous jacente qui poème après poème interroge le monde. La poésie en petites proses questionne, fourrage l’innocuité du blanc, là où l’œil n’y voit goutte :

    / Mais le poème approche, fouille la neige, tel un chien de montagne flairant sous l’avalanche un souffle enseveli./ 

    Ce que nous cache le monde, la poésie peut le révéler!

    Comme un surgissement de l’espérance et la réalisation de ce qui est implicitement promis dès l’enfance, cette journée merveilleuse se lèverait sur l’Autre dans une vraie rencontre qui ne décevrait - enfin !- aucune attente :

    /  La main se tend, une main attend, ne donne rien, ne reçoit pas, aucune main ne donne rien, aucune main prise, aucun don, les mains se ferment, nul ne les voit, nul ne les compte, le monde est vaste, les gestes vides,… /

    La poésie peut aussi éclairer cela. 

    L’homme serait-il individu fragmenté, traversé d’une fracture séparant l’enfant de l’adulte devenu ? Une brisure, qui dissocierait dans le même temps le postulat du rêve et sa réalisation. N’existe-t-il donc aucune possibilité de relier les rives de ces deux horizons ? Des isthmes invisibles pourtant les relient quand la poésie surprend le Poète dans le quotidien et conçoit cet œuf né du vent ou fait entendre cet accord de blues unique au monde, se jouant sur les cordes des sentiments intimes qui s’emmêlent, s’accordent et s’opposent dans le même temps. Alors la poésie peut révéler cela et raccorder le monde.

    / Voici le centre de la pensée /

    Cette phrase extraite d’une prose a surgie de la rencontre du regard et d’une scène saisie au cœur d’une forêt, sans que le poème alors ne se poursuive sur le blanc de la page. Parfois, la vie peut se suffire à elle-même lorsque la réalité comble l’entier du désir. La poésie nous dit aussi cela.

    J’entends A wonderful day comme la quête d’un état merveilleux où possédé de poésie, l’être, — Poète devenu — l’instant d’un instant, vibre en symbiose avec le réel en éprouvant un plaisir intense, une plénitude atteinte. Ce livre est une quête qui tente de circonscrire ces instants merveilleux.

    Le calepin du mendiant cité dans un poème est assurément le carnet dont le Poète est muni pour saisir ces éclairs soudains qui le submergent. Qu’y note-t-on ? Peut-être ces quelques mots extraits d’un poème :  / J’ai reconnu Robert et Clara Schumann… / Cette annotation est le fruit d’une anamorphose poétique. Alchimie complexe, œuvrant au sein de l’être à l’élaboration du poème. Entre le jaillissement de l’instant qui préside, l’élaboration poétique, l’écriture du poème d’une part et, le désir, le manque, la quête du pays perdu de l’enfance d’autre part, le livre balance sans cesse. À la recherche d’un territoire espéré, un monde où ne serions simplement — plus humains — et où l’esprit des lumières souhaitait nous conduire. À ce "rêve qu'on appelle nous" un vers de Tristan Tzara que François Dominique ne renierait pas.

     Hervé Martin

     

  • Humanités - François DOMINIQUE

    Bibliographie de François DOMINIQUE

    Obsidiane   /  Collections Le Legs prosodique

    N° ISBN : 2. 911914. 88. 0 

    4e Trim. 2005 

    13

       

     

    On ne sort pas indemne de la lecture d’un tel livre. Avec pour titre évocateur – Humanités – les éditions Obsidiane ont choisi pour lui un format hors norme. Quelque soit l’acception du mot humanité admise par le  lecteur celle-ci sera réajustée gravement, à hauteur du saisissement que dès premiers poèmes la lecture aura provoquée en lui.

     

    On verse dans le trou de voix / La bouillie de plomb fondu / Afin que la voix dise ce qu’elle ne saurait dire.

    Avec l’emploi d’un pluriel le titre use de l’équivoque.  Qu’il désigne la nature de l’espèce humaine et ses civilisations ou résonne des qualités vertueuses et philanthropes que le mot peut évoquer, la lecture des premiers poèmes nous éclaire sur la part occultée de ce mot. – Au pluriel n’était-il pas synonyme d’une formation à forte inclinaison altruiste et humaine ? Ne disait-on pas  « faire ses humanités « ? – . Alors, poème après poème, le livre lui rend une épaisseur qui révèle ses facettes monstrueuses. Il apparaît soudain comme aux antipodes de ses connotations philanthropiques. À bien y regarder, cet éclairage rend à ce mot des acceptions qui avaient été tronquées du sens communément admis. En nous rappelant cette part sombre, le livre trace dans cette  humanité un parcours des hommes qui est plus en phase avec les réalités de l’histoire. N’y a-t-il pas d’ailleurs comme un acte manqué dans l’oubli de cette part d’ombre ? Comme si la parole commune souhaitait effacer une honte et un crime sur le chemin des civilisations humaines.

    La poésie nous en dit plus ! La réhabilitation que ce livre opère sur le mot « Humanités » le rend plus  proche du parcours réel de l’homme au cours de l’histoire. Et cette trace, laissée rouge, est souvent occultée au profit des victoires, des conquêtes d’empires qui ne doivent leur magnificence qu’au prix du sang versé et  exigé  de suppliciés. Ces hommes, ces femmes  – ces enfants ! – suppliciés, torturés, expurgés soudain de ce cette condition d’homme par une barbarie, hélas ! trop humaine.

    L’histoire oublie trop aisément ses parts d’ombres et de sang. Qui se souviens des noms de ceux qui sont morts suppliciés? Qui pourrait les nommer comme on nomme aujourd’hui le nom de batailles victorieuses ? Ni tout à fait pareil, ni vraiment différent, l’histoire repasse les plats autrement. Et aux suppliciés d’hier, d’autres demain augmenteront la liste. Car rien n’est blanc tout à fait, rosé tout au plus ambré du sang de ceux qui périssent de la cruauté d’autres hommes, « c’est l’histoire » dira-t-on ! Mais l’histoire humaine – faut-il le rappeler ?–, à travers plusieurs civilisations revisitée ici à l’aune de la souffrance d’oubliés. Vingt poèmes pour baliser nos vingt siècles finissant. De la civilisation  grecque à la barbarie télévisuelle d’aujourd’hui, les passionnés d’histoire trouveront des points de repères pour  les identifications chronologiques. Sur les pages de droites des dessins  d’Alfieri  Gardone accompagnent et résonnent avec les textes sur l’autre versant des pages. Ces encres, je les croirai détails, gros plans, vues macroscopiques, pudeur et témoignages pour affronter cette tourmente de violences et de barbaries évoquée par les poèmes. Le pire est que cet inconcevable a existé et que des êtres humains ont enduré ces supplices. Songeons y et n’oublions pas nos contemporains, les prisons d’Irak, celles de Guantanamo, les secrètes dispersées en Europe… N’occultons pas que cela existe  toujours et  craignons aujourd’hui que les cris ne fasse plus résonner nos douleurs. Sachons que sous les allures festives et colorées de notre société la barbarie est bien à notre porte.  

     

    Les bourreaux savent toujours distinguer / l’âme du corps / Pour les attaquer séparément

     

    À la lecture de ces textes,  nous vérifions tristement que l’esprit humain ne tarit pas d’invention pour faire souffrir son pareil. Alors « Humanités » ne resplendit plus seulement de l’éclat des lumières quand le livre rappelle qu’en l’homme demeure la part de la bête. La culture, la connaissance de soi, des autres et du monde peuvent seuls répondre à la désolation des barbaries. Humanités ? Vers laquelle allons nous ? Le livre nous pose la question.

     

     

    Hervé Martin                                                                                 

  • Consolation, délire d’Europe - François BODDAERT

    Bio-bibliographie de François Boddaert

    Edition La Dragonne

    N° ISBN 2913465315

    mars 2004

    13,50 € 

     

    Deuxième volet d’un triptyque qui débute avec  Vain tombeau du goût français, ce livre investit des épisodes de l’histoire  - violente et meurtrière – du continent européen. Le livre, en cinq ensembles, s’apparente au genre de la satire. La partie centrale du livre  Gare au chien, et encore !  est formée d’un seul poème. Une forme de calligramme qui me fait penser à une stèle ou à un autel. Ou encore à quelques pierres posées, l’une sur l’autre, comme celles que j’ai parfois remarqué sur des tombes de confession juive : un signe de fidélité à la mémoire des défunts.

    Le livre, dont l’écriture repose sur une ample érudition, se compose de poèmes en vers ou en prose, aux mots rares, suaves ou savants qui restituent une tension de l’écriture. (chyme, carroyage, fricot, gorgerin, apophtegme, thrène…) Vive, la langue est pleine d’une nervosité alerte et d’une rage contenue. Elle donne au texte la vivacité de l’imminence et de la proximité. Ici clairons et panzers se croisent sur la terre guerrière de Jacenovac à plus d’un siècle et demi d’intervalle. De Gérard Cartier à André Chénier les écrivains et les poètes  – en citations ou en nominations –   pèsent de leurs présences dans les poèmes du livre. Les textes sont denses et riches de mots aux rhizomes de signes qui s’étirent dans tous les continents du savoir et de la sensation. Comme on utilise ses plus bels objets pour honorer les siens, François Boddaert emploie des mots d’un champ lexical peu usuel – parfois des néologismes – pour  mieux célébrer ceux qu’il ne veut pas délaisser à l’oubli.  Comme des objets rituels, des signes de la mémoire ou de commémorations, les mots s’inscrivent, d’une façon  parfois singulière, dans les poèmes.

     Ruzena Zentnerová périt à onze ans. Legs d’une saisissante aquarelle ; hoirie au mur.

    Le poème est alors unique pour l’unique passé.

    Sur fond de conflits qui déchirèrent l’Europe, les ensembles évoquent de nombreux épisodes qui marquèrent l’histoire européenne (la retraite de Russie, la Tchécoslovaquie de Ian Palach ou la terreur des  tribunaux révolutionnaires). Ici l’histoire – meurtrière – de notre continent européen est envisagée à l’aune de la condition humaine et des actes génocidaires perpétrés contre les peuples avec une barbarie innommable, dont on se demande où elle puise sa lie. Alors, ce n’est pas l’histoire des événements, des victoires ou de l’étendue des conquêtes qui comptent,  mais celle de l’être humain. L’histoire de l’homme prit dans les turbulences et la déflagration de sa propre existence. Sa présence – ébahie – dans la tragédie de la guerre où il est happé, par le simple fait de sa nationalité, de sa religion ou de ses idées.

    Située en Croatie, Jacenovac dont il est question dans le premier ensemble  Déganguée de doigts d’homme  fut l’un des camps d’extermination les plus terribles de la seconde guerre mondiale. Il fut tenu par les Oustachis, alliés alors au régime nazi. Des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, – roms, juifs, serbes, antifascistes,… – y furent méthodiquement et horriblement supprimés. En nommant les maréchaux Joukov et Paulus, acteurs de la bataille de Stalingrad ; en désignant Pavelic, ce chef croate nazi ; en citant dans ses poèmes des extraits de L’expiation de Hugo dans  Les Châtiments, François Boddaert souligne la continuité, et des guerres et de la souffrance des êtres humains.

    La poésie manifeste dans ce livre son devoir de parole. Elle témoigne, au plus proche de l’individu, de l’ignominie des crimes et des inadmissibles souffrances infligées à des hommes, des femmes et des enfants. À cet égard, le dernier des ensembles Ruzena Zentnerová synthétise et rassemble en lui de multiples interrogations que suscite cette barbarie: quelle est la place de l’être dans la cité? ; quel est le poids de la langue et l’influence de son recours ? ; que peut la poésie ?; où est le sens ?

    Et l’ensemble s’achève par ces vers : 

     Quoi fonder sur les traces de l’abîme ?/  Pas de poème par Ruzena Zentnerová 

    alors qu’il commençait par :

    (Ici, le poème jamais écrit dans la pensée de maintes Ruzena)

    sur une page  – dès lors presque –  blanche.Pourtant, dans un des premiers poèmes de l’ensemble, c’est face à une aquarelle de cette enfant, qui périt à onze ans à Auschwitz, que François Boddaert s’interroge « Comment tenter le poème ? ».Aquarelle, au soleil noir et à l’éclair zébré, qui orne gravement la couverture du livre. Comment ? Si ce n’est ainsi dans cette remémoration. Car que peut le Poète ? Sinon inscrire dans la plus noire des nuits des mots aux feux lumineux de mémoire. Mais cela suffira-t-il ? Et pour hier et pour demain.

    Tant de questions restent encore ouvertes dans ce refus face à l’insoutenable et à l’inadmissible : comment des hommes peuvent-ils être séduits par l’atrocité et l’obscur des ténèbres ? Quelle est la responsabilité du Poète dans le monde ? Et pourquoi le Poète  ne serait-il porteur que de ses seules préoccupations existentielles, au lieu de parler aux noms de tous ceux de la cité ?

    ; rien qui ne parle d’une voix pour maintes

    Plus que réveiller nos inquiétudes le livre rappelle à la vigilance. Il montre la vulnérabilité des valeurs issues des lumières. Et il prévient. Attention ! la barbarie est un chien d’affût qui ne lâche jamais sa proie.

     

     

     

    Hervé Martin