jeudi, 19 novembre 2009
L'intérieur du monde
Jean-Pierre Lemaire
Editions Cheyne
N ° ISBN: 978-2-84116-066-2
2 ième Trimestre 2007
C'est au deuxième trimestre de 2007 que Paraît aux éditions Cheyne L'intérieur du Monde. Ce livre de Jean-Pierre Lemaire est composé de Cinq ensembles d'Une quinzaine de poèmes. Simple mortel Qui débute le livre est dédié au père du poète, à sa disparition. Les poèmes ici rappellent SA Figure Avec une sobriété Qui a rencontré à distance Et qui Eloigne tout lyrisme excessif. Le vers est écrit au plus près du réel Dans un esprit d'évocation. La mémoire est à l'œuvre Qui Rappelle la présence du Père.
Je recueille ton silence / Comme les bulles du brochet qui passe / Entre les racines des saules, /
Toutes les autres parties du livre poursuivent cette ligne d'horizon par Tracee la mort du père évoquée ensemble Dans ce premier ministre. Aussitôt Présence traits par éclairée CES de détails Qui tracent Et qui singularisent, à jamais, L'Ombre Désormais du Père. Et puis, alternent Entre ces Évocations de la mémoire silencieuse, des poèmes du temps des funérailles alors esquissent Qui Dans Une perspective temporelle La figure de l'absence.
Je te cherche encore des yeux sur la place / Parmi les chaises de café, Les Platanes / ...
Par la Grâce de CES poèmes, Le Poète Apprivoise cette absence. ELLE SE façonné pour le long chemin de la Pérennité.
Parmi les racines, ton masque de sang / est devenu un masque de cristal / Où je te revois faible, endormi, suivant de loin / Le Travail Carême, dans la lumière sépulcrale, de ton visage Qui se recomposent.
Et marque le passage de la vie des uns à la mémoire de Ceux qui restent. La conscience Prend acte de la disparition.
Comme nous nous séparons deux rameaux / sous le soleil commun des vivants et des morts.
L'ensemble Qui succede, Noé, Poursuit ce périple intérieur et intime Qui accompagne tout deuil. Perdre père tel fils est un cataclysme. Et cette Arche suggérée pour y faire face, c'est peut-être la mémoire Dans intérieur Repli fils. C'est le monologue intime Ce qui s'écrit en Chacun de nous, d'Abord Dans le silence de la bouche. Cette fin d'Un Monde impensable, ébranlé l'être dans un Fondements et ses premiers ministres déclenche Une volée de questions. Celle de Dieu En premier lieu, Puis Celle du sens. Le Poète Pour celà contemple la nature, l'interroge pour Tenter d'y retrouver Une Perdue sérénité. Puis il retourne enfin sur Le Lieu Où s'érigea sa personne, peut-être dans un sentiment d'infinitude cette qu'éprouvent les enfants.
Ainsi, les ensembles se succédentes Dans l'état d'esprit Qui accompagne la perte d'un être cher. De la douleur vive et piquante A Celle, plus diffuse mais persistante Qui s'inscrit en nous même Chaque jour de notre vie. Seule Peut-être la mémoire, réinventant au cœur de Notre intime L'Être perdu - en ce monde intérieur -, PEUT le sauver de la disparition. C'est aussi le projet de ce livre.
Les derniers deux ensembles du livre tracent le trajet d'un long retour vers la vie. Une vie d'après. Celle Où Il Faut bien faire avec à ses côtés l'absence, Comme Un Faix ineffable et partisan indéfectible Qu'il Faudra Nous et
craindre pour l'avenir.
Tu revois le printemps après trois hivers / mais tu gardes un oeil ouvert sous la terre / et derrière le mur de l'hôpital rose / Où les hommes Disparaissent.
Ce livre trace un parcours douloureux. Les poèmes, comme autant de stèles, marquent des bornes où achoppent La mémoire et la peine. Ils composent ensemble une cartographie de chemins qui se croisent, se confondent et se perdent sous le ciel vrai du sentiment de l'affection.
HM
18:30 Publié dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : jean-pierre lemaire, cheyne editeur, poésie, poème
vendredi, 16 octobre 2009
Haro sur la bête
Louis Savary
Gravures et dessins de Baudhuin Simon
Editions de l'Ane qui Butine, Mouscron Belgique
Le poète Savary n’est pas forcément un sage. Et c'est tant mieux. Il rappelle qu'en nous les loups hurlent et que le porc n'est pas toujours épique. La maïeutique du poète représente un va et vient entre l'homme et ses bêtes intérieures. En soi(e) le ver est donc profond. Et les perroquets qui disent « merde » en nous ne sont pas les seuls à trouver ça drôle.
Savary prouve que l’hygiène la plus intime est celle de l’esprit. Il rappelle que l'odeur de l'homme peut-être un parfum de brebis ou de cochon qui sans dés dit. Et si le lièvre de la fable sait que La Fontaine est un menteur, les cochons de Savary savent que ce dernier dit la vérité. Le Wallon sait en effet que l’homme chercheur de truffes s’accommode d’une laie. Et les deux pensent qu'ils ont bien du mérite.
Partant de sa propre expérience, car une poésie bien ordonnée commence par soi-même, Savary ne nous caresse pas dans le sens du poil. La vache en lui comme en nous ne rêve pas forcément de l’Inde. Et il comprend qu'il n'y a pas que les souris alcooliques pour aimer le Chablis. Il sait aussi que si l'homme a la langue pendante c'est parce qu'en lui il y a un chien voûté et que l’éléphant qui nous habite vit dans la hantise d’être trompé.
Face aux philosophes à qui il faut toujours un mitigeur de morale Savary fait passer du fleuve du songe aux affluents du réel. C'est pourquoi il laisse parler la bête en nous. Celle dont l’excitation du gland plus que son calibre fait de l’amoureux transi un éjaculateur précoce. Son rat d'eau méduse et on découvre en lui le manteau de vision.
Grâce au poète on comprend que même un dompteur de panthères peut mourir d’amour. Une charmeuse de serpent aussi. Mais ce n'est pas parce qu'elle dort en chien de fusil qu'elle doit nécessairement épouser un chasseur. On peut estimer enfin que lorsque le canard rit jaune trop de raies alitées font des succès damnés. Savary nous laisse ainsi avec les bêtes en soi. A nous de faire avec. Et en avant ! doute !
JPGP
07:00 Publié dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : savary, poésie
dimanche, 04 octobre 2009
Perméables
Ilarie Voronca
Éditions Le Trident Neuf, Toulouse
13 €
Voronca a enfermé sa vie dans ses livres comme un commentaire, comme les traces d’un autre. Ses hallucinations étaient la terre de sa création. Mais celui qui voulait bâtir un autre ciel de chair s‘est enfermé dans lui-même. Comme beaucoup d’écrivains roumains de son époque il s’était lancé dans l'aventure du modernisme. Rappelons qu’en 1924, alors que paraît en France le "Manifeste du surréalisme", Tzara fonde avec Ilarie Voronca la revue "75 HP" qui réunit dans ses pages "l'avant-garde de Roumanie" et perpétue l'esprit dadaïste. Avec Victor Brauner, Benjamin Fondane, Jacques Hérold, Claude Sernet, Tzara, Paul Celan, Brancusi, Eugène Ionesco, Eliade, Emil Cioran, Gherasim Luca, Panait Istrati, Anna de Noailles (née Brancovan) il est donc un des messagers des mots et des images.
À travers l’expérience existentielle et poétique l'immense poète roumain qui écrivait en français, n’a cesse de parler d’un creusement de l’humain. Son œuvre est une expérience spirituelle et physique où le corps et l’esprit, liés, se confrontent à un infini et font face à leur propre finitude au sein d’une proclamation d’espoir dont « Perméables » témoigne mais dont sa vie témoigne moins. En un soir d’avril 1946 il rentre chez lui, s’enferme dans sa cuisine, en calfeutre porte et fenêtre. Il avale tout un tube de somnifères, arrache le tuyau de gaz. Sans laisser un mot derrière celui ce "frère des bêtes et des choses, des livres et des villes, de l'espoir et du malheur" se donne à 43 ans la mort. Être dans son corps réel ne lui suffisait plus. Il lui fallait non seulement briser la solitude, célébrer par son acte « la fin du règne de la soif » mais signer le fait de n'avoir en fait "qu'entrer dans la vie d'un autre" et non dans la sienne. Il laisse ainsi derrière lui une suite de chants inachevés preuve comme il l’écrivait à la fin de « Perméables » que « nous ressemblons à un gant retourné ou à une terre perméable qui, dans un circuit sans fin, est en même temps la terre traversée et la terre qui traverse ».
Son écriture reste un milieu physique presque inhabitable. Le poète y éprouve concrètement l’expérience de la finitude, de la fragilité, du constat de la dissolution du corps. Il révèle en même temps que cette dissolution du corps est une opération de creusement et d’incandescence par quoi, dans l’épreuve de la solitude, nous nous débarrassons progressivement de ce qui nous encombre et fait se lever un appel dévorant. Le chaos se retourne sur lui-même, la lumière se concentre. Elle efface les ombres du moins un temps par la voix du poète. Du chaos aux échos, il y a dans le retournement langagier. Il devient le signalement du retournement opéré, à travers le langage, dans la conscience de celui qui parle.
Voronca fait émerger un espace de l’indifférencié, de la privation portée à son comble et qui, par là même, fait surgir le noyau de l’infracassable. L’écriture du poète est toujours dense. Son économie verbale témoigne du creusement de l’Être qui culmine, éblouit, conjure et à la fois purifie et absorbe la vision du monde. Voronca n‘hésite pas quand il le faut à ajouter du privatif au privatif en un processus paradoxal dont témoignent les mystiques pour mettre à jour l’état de manque. Dans « Perméables » cependant la ligne ne se brise pas mais il est possible que l’ensemble tend à s’annuler prodigieusement en une géométrie de l’air et de l’espace.
Le lecteur avance jusqu’à ce qu’il rencontre la nuit mais pour percevoir la lumière qui l’annule d’un seul regard, d’une visée. De ce corps à corps avec soi-même et par l’expérience concrète du poème l’auteur mesure chaque arpent de notre non-lieu par le sien jusqu’à s’abolir lui-même. Le texte devient lieu d’acquiescement et lieu habitable. Habitable dans la fragilité, la métamorphose et l’éphémère sont assumés avec une maturité absolue d’expression. Comme dans une œuvre abstraite, mais aussi profondément phénoménologique, le discours poétique s’articule de manière oxymorique. Les couleurs blanc et noir, la parole et le silence, la nuit et le jour, la vision et la cécité, les voyelles et les consonnes, la ligne d’horizon et le cercle, l’œil et la bouche, le stable et l’instable, la présence et la perte se déclinent en images et figures complémentaires d’une recherche du sens.
L'écriture de Voronca traduit la position ontologique post-moderne. Il faudra bien sortir du « je », du jeu des apparences à travers une scrutation quasi hallucinatoire de ses composantes, pour déboucher sur la seule position qui vaille : celle de l’errant, d’un marcheur, poreux et perméable à un univers de signes en constante mutation. Mais la parole du poète roumain reste aussi une approche kaléidoscopique d’un réel aux multiples potentialités. Elle entre dans l’abîme de la porte, dans les profils pleins, les profils creux, les profils tombés dans l’espace éclaté de toutes les portes. Face à une réalité (le jour, le paysage, la chambre, les murs, la claustration) qui s’avère inquiétante, étouffante, le poète aura écouté la nuit monter comme il aura entendu sourdre le rêve comme les gouttes de solitude dans la chair des vivants.
JPGP
08:52 Publié dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : voronca, perméables, poète roumain, poésie
mercredi, 30 septembre 2009
Aspects riants
Paul Badin
Éditions de l’Atlantique, Saintes
Chez Paul Badin et contrairement (peut-être) aux apparences ce n'est pas le paysage qui est langage mais bien l'inverse. Dans la fluidité et la simplicité de ses images la poétique découpe tout un univers bien plus complexe qu'il n'y paraît. Par-delà le paysage d'autres arrières fonds se dégagent non seulement par "la mise en lumière de clairs obscurs" mais par ce qui reste chez l'homme "de fringales d’enfance". À savoir - par-delà tout ce qu'il a raté - ce qui demeure en lui de mystère et peut-être d'accomplissements à naître sur le versant du soir de sa vie. L'auteur a d'ailleurs toujours été fasciné par cette quête à travers la durée et l'espace. Il faut relire des livres comme "Les plis du temps" pour repenser la première ou " Gouttes d’Afrique" afin d'en estimer le second.
Paul Badin crée des possibles auxquels nous donnons, nous, le nom d’histoires. Chacun de ses poèmes devient une fable. À savoir quelque chose qui tente de tenir debout, de tenir le coup alors que notre histoire ne sera jamais rien d'autre qu'un écart. Toutefois le poète par ses agencements d'images et d'interstices rappelle le désordre qui nous habite au sein même du quotidien. Il crée ses indices « d’évidences » et ses cassures en réaction profonde aux dynamiques du réel. D’où cette insatisfaction par la beauté qui surgit de ce livre. De son trouble aussi. Contre le « chaomorphisme » surgit l'attente d’un monde en dépit des dépressions que fait subir parfois l'existence.
Ce qui est écrit et montré n'est donc plus ce qu’on voit souvent à travers les images : la trahison par le mensonge de l'exhibition de seuls temps forts. À l’inverse Paul Badin évoque une sorte de manque. Son texte en devient la métaphore mais aussi sa fulguration Cette affirmation formelle exige un degré supérieur d'abstraction esthétique. Le travail de Badin n'est cependant jamais formaliste. Il implique un degré important de recueillement et de réflexion. S'abstenant de toute pensée discursive, le créateur pense par images dont la solennité de l'éphémère n'est pas absente.
JPGP
07:34 Publié dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : paul badin, poésie, editions de l'atlantiques
Anthologie du projet MW
Robert Wyatt
Anthologie du projet MW
(Poèmes traduits par J-M Marchetti et CD de Pascal Comelade,)
Aencrages And Co, Baume les Dames,
240 page
20 €
FORCE ET FRAGILITÉ DE ROBERT WYATT
Wyatt est un artiste transversal et un dessinateur d’espaces sonores. Sa volonté demeure de faire vibrer le et les sens. On peut le définir comme un voyageur utopique. Il se voulut d’abord peintre et écrivain. Il entra d’ailleurs dans la musique sous le patronage de Dada et de la Pataphysique. En pénétrant dans l’art qui allait lui permettre ses explorations les plus probantes le barde, après l’aventure de « Soft Machine », dégringola de plusieurs niveaux avant de composer un des albums les plus importants de l’histoire de la musique populaire (en la faisant rejoindre une musique plus savante) « Rock Bottom ».
Aencrages and Co fait ici coup double. D’abord en compilant 80 textes de Wyatt et de sa compagne Alfreda Benge en collaboration avec le plasticien et pianiste Jean-Michel Marchetti. Ensuite en joignant à ces textes un C.D. de reprises minimalistes de Pascal Comelade. Ce dernier offre une lecture sonore nouvelle de Wyatt. Les textes du compositeur et auteur sont magnifiques et ouvrent à bien des dérives « dans la ville aux portes closes, des hommes vivants miment des saints gisants, sur des surfaces gondolées ». Se retrouve dans les mots la voix feulée (à la Chet Baker) de l’artiste. On sait combien elle porte en leurs quasi-murmures les textes d’une sensibilité rare. Ils peuvent traiter d’un tableau de Magritte, de la dénonciation de la guerre des Malouines ou encore du bombardement de Tripoli. Jamais le désamour du monde précipite Wyatt dans les plis de la rêverie « vide ». Alors que Wyatt a parfois de quoi s’assombrir, l’île noire de ses imaginations reprend le dessus et la machine de travail se réenclenche dans une approche subversive pour dépasser la fin des mondes.
Wyatt est par excellence un artiste contemporain. Il porte le poids de l’Histoire mais lui donne une dimension humaine jusque dans les lignes mélodiques qu’a reprises et comprit Comelade. Force, douceur, fragilité sont liées dans les textes comme dans les musiques. Wyatt demeure exceptionnel dans les rendez-vous qu’il propose en faisant irruption dans nos vies par ses formes, ses structures musicales et les comptines à facettes de ses textes. Baroque et classique, il nourrit notre écoute d’une grande part d’inconnu. Reste à prendre une attitude suffisamment ouverte pour entrer dans l’œuvre non comme on visite un monument mais comme on explore un environnement neuf fait d’ondulations et de variations.
JPGP
07:25 Publié dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : wyatt, poésie, aencrages, anthologie
samedi, 05 septembre 2009
Vanités, Carré Misère
Yves Boudier
Editions de L’ACT MEM
N° ISBN : 978-2-35513-031-1
Date de parution : deuxième trimestre 2009
Nbre Pages : 144
Passé la lecture du texte de Michel Deguy Propos d’Avant, puis les trois citations de Sophocle, Beckett et de Patrick Declerck en introduction du livre, la pagination nous conduit vers un face à face avec deux carrés picturaux. L’un est la reproduction d’une Vanité du peintre David Bailly daté de 1650 Le portrait d’un serviteur, l’autre est une photographie d’un sans-abri – comme on les nomme pudiquement – prise à Paris en 2005. L’absence du nom de l’auteur de la photographie nous renvoie à un double anonymat, et à cet homme d’abord, ce sans-abri qui nous regarde droit dans les yeux.
Les trois citations et ces deux représentations nous placent dès les premières pages au centre du livre. Avec lui Yves Boudier pose l’hypothèse que ces hommes et femmes dans le décorum de nos villes, que nous voyons et laissons dépérir dans les rues, seraient les Vanités d’aujourd’hui. L’homme – le sans-abri - sur la photographie a remplacé l’homme – le serviteur - de la Vanité.
Les Vanités sont des natures mortes, représentant des possessions terrestres, censées illustrer par delà la mort une réussite de vie en montrant les signes d’une position sociale. Ephémères possessions au milieu desquelles la représentation d’un crane rappelle la temporalité de la vie.
Le livre est composé de huit ensembles tous ponctués en introduction de vers de L’épitaphe de François Villon
Frères humains qui après nous vivez, N'ayez les cœurs contre nous endurcis,... Les poèmes présentent une écriture à la forme scindée en deux parties. Une forme singulière mais non ad hoc à ce livre et que j’avais rencontrée dans un livre précédent d’Yves Boudier, Là. Caractérisée par cette forme générale évoquant la scission, l’écriture se nourrit à des scènes issues, nous semble-t-il, de la vie quotidienne, de tableaux ou de photographies.
Yves Boudier suggère qu’a bien des égards, les hommes et les femmes qui errent - sans gîte - dans les paysages de nos villes s’apparenteraient dans leur représentation à des Vanités modernes. Comme cet homme sur la photographie, trainant dans un chariot de supermarché les vestiges des choses qui emplissent notre vie d’occidentaux. Le dénuement de ces personnes errantes et amassées dans les villes, assises, couchées comme exposées est conséquent à des fortunes devenant indécentes et à la cupidité qui les accompagne. Accumulations de fortunes parfois iniques et aux excès morbides dont les sans-abris seraient le triste corolaire. Voici peut-être le lien qui existe, comme inversé, avec les vanités.
Potentiellement inscrite dans ces scènes de rue, dans la détresse et le fatalisme des relégués de nos sociétés : l’ombre de la mort. Car c’est bien de mort, dans une vision première de sa représentation qui est au centre du livre. Des poèmes en témoignent très vertement dans des scènes expurgeant du corps ses organes. Sont-ce des scènes d’autopsies ?
Sur la table/ le cœur/ le foie/ un œil/
ou plus loin
Ses organes sous ses yeux / les voient défiler /
En lisant certains de ces poèmes, je ne peux m’empêcher de songer à cette récente exposition - d’art nous dit-on ! Our body - qui fut finalement interdite, en France. Elle montrait des corps humains écorchés, conservés par un procédé dit de plastination, qui laisse les tissus internes et les organes absolument et monstrueusement visibles. Cette exposition est symptomatique du cynisme de nos temps où le corps, mort et exposé, au nom d’un pseudo art, est employé comme une matière première. Il y a dans cette hypocrisie là, consciente ou non, une transgression des valeurs humaines. La barbarie se répète sans jamais dupliquer la manière de le faire.
Quand l’intérieur du corps n’est pas inventorié, des détails le montrent soufrant. On pense alors à des tableaux Francis Bacon ou à des scènes de tortures.
Epines/ sous l’œil / grandes venaison/ de cadavres/ La corde croche/dans l’articulation/ s’étirent les chairs/ jusqu’à la déchirure/ Os tombent au sol / secs - viandes
ou encore
Celle qu’on aimait/ tant qu’on voulait / (la tuer)/:jusqu’à lui plier / les phalanges / déjointer / le cartilage / de sa / voix/ (sa grâce)
Le corps expie. Mais pour quel crime ?
D’autres poèmes du livre nous montrent des scènes de rue,
Couchés/ sur les grilles / d’où souffle/ une vie épaisse / flaques d’huile/ de pisse/ poussettes orphelines/ écrasées / de sacs /…
et nous recroisons soudain dans notre mémoire ces Carrés Misère éparpillés dans la ville cosmopolite. Abris de fortunes le long des voix expresses et des chemins ferrés, couches innommables, matelas de cartons, baldaquins noirs de sacs poubelles sauvés des bacs aux matins froids, apostrophes des passants que nous sommes. Témoins silencieux, têtes basses. Ces scènes Yves Boudier les traque dans la cartographie des villes. Elles le happent, l’interpellent. Lui l’homme, le passant et le poète ensemble. Ce livre est le fruit d’une solidarité vraie où Yves Boudier nous interpelle à son tour. Il intercède et unit sa parole, par les courtes citations et fragments qu’il cite, à celles de poètes et d’écrivains que sont Shakespeare, La Boétie, Spiniza, Appollinaire, Paul Celan… Cela suffira-t-il pour que notre société mondialisée sorte de sa léthargie amnésique ?
Ce livre entre en confrontation directe avec les symptômes de notre temps malade. C’est bien là le travail du poète que de baliser les précipices. Une menace, le sombre, la mort rôdent ici explicitement. C’est le livre d’un poète qui interroge son époque. Et en se questionnant sur notre société, Yves Boudier nous interroge, à notre tour.
Naissons un par un
mourrons un par un
tomberons d’un corps
à son tour
(de) lui-même tombé
nu comme un mortel
délié de son labeur
Chacun paiera sa dette
: horizontal
HM
06:52 Publié dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : yves boudier, poésie
samedi, 29 août 2009
ça
Franck Venaille
Mercure de France,
152 pages
15 €
Voici sans doute le livre le plus grave et le plus poignant de Franck Venaille. Bien malin celui qui y trouvera encore une once d’espérance. Mais à l’inverse la nostalgie n’est pas plus le fait d’un poète rare et dont un récit, « Caballero Hôtel », fut une révélation.
Sans doute l’auteur ne possède pas la place qu’il mérite. Et « ça » ne lui donnera pas d’ouverture. L’ensemble de ses poèmes est trop aride, trop rêche. Mais ils surgissent pourtant comme des révélations. Ils possèdent (même si Venaille a dépassé la soixantaine) quelque chose d’immensément rimbaldien.
On ne dira pas que lire de tels textes est un plaisir. Mais on lit aussi afin de ressentir par un autre ce qu’on ressent en soi-même. Et voilà que ça coule à nouveau « Comme les enfants saignent du nez / Sans savoir pourquoi ».
Nul ne sait où sont passés nos pères et mères. Rien ne sert de monter en chaire et en chair pour le demander. Les prie-Dieu grincent. On se met à tousser. Nous restons les vieux enfants terrorisés par le sang des femmes et leurs linges louches qui séchaient aux fenêtres. Il ne faisait pas bon être sensible en ce temps-là.
C’est pourquoi Venaille n’écrit pas en pensant à autre chose. Sauf exceptions. À savoir les beaux garçons qu’il a croisés. Plus de soixante ans que ça dure (mais en retirer quinze d’inconscience). « Gaumont. Pathé ». Les actualités. D’hier les actualités. Le poète est sans goût pour l’école. Il rêve encore d’être le solitaire mystique en chambre de bonne 6ème sans ascenseur. La concierge est dans l’escalier.
Enfance pieuse. Pluie fine. Crachats de Dieu. Messes à n’en plus finir. Eau bénite. Quitter cet endroit où parler fort est prohibé et où les corps sont rarement musclés (sauf sur des fresques italiennes). Vivre à l’heure le leurre. Et même après. Le corps le sait. Il le fait. Avec ses humeurs ombrageuses. Telle est la destinée du poète. « Sa vie sur terre ce fut ça ». Point final.
JPGP
05:50 Publié dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : venaille franck, poésie, poeme
jeudi, 30 juillet 2009
D'ENTRE LES ÎLES ET LES ROCHERS
Laurent Bourdelas
Locmalo
Éditions Gros textes
Fontfourane
60 p,
6 euros.
Laurent Bourdelas nous a habitué à bien. Avec « Locmalo » il aboutit à mieux au sein même un exercice périlleux. Celui de la chose vue qui nécessairement oscille entre le descriptif et le nostalgique. Il arrive même que l’auteur quittant Broceliande note de manière laconique « je suis reparti mélancolique ». Pourtant pour évoquer la Bretagne ses sables du temps et ses archives de granit l’auteur - affronté à tous les lieux de cette chair tellurique mais aussi d’air, de marées et de vent - trouve le langage conséquent afin de transformer les lieux en ce que Bachelard nommait "la maison de l'être".
On ne peut que partager les visions (plus que contemplations), les invocations (plus qu’évocations) que le poète développe juste ce qu’il faut. Ses vignettes ne tolèrent aucunes faiblesses. Elles témoignent d’un stoïcisme propre à cette terre entêtante et mystérieuse en ses côtes jusqu’en ses landes.
Par fragments Laurent Bourde las donne une leçon de vie. Mais il propose aussi le martèlement sourd, sans la moindre fioriture, de ce qui pourrait être une suite de tables de la loi existentielle. Rien n'est dit que dans l’événement choisi par-delà l’anecdote comme emblématique.
Chaque « histoire » reste en bascule entre terre et mer et entre sentiments disparates comme en témoigne ce paragraphe :
« Toujours revient le bateau de Groix où mon fils fut conçu ou presque. Les passagers sont tristes, voici la terre ferme ».
Dans une telle approche l’aporie joue son rôle et le livre reste du même tonneau, de la même tonalité jusque dans les peintures évoquées en fin de livre. Soudain les jacinthes deviennent abstraites et les alignements de Carnac deviennent un « fleuve étrange ».
À qui ne connaît pas encore la Bretagne ce texte sera une invitation au voyage. A qui la connaît il offre une autre vision, une rumeur qu’on ne soupçonnait pas. Bourdelas reste fidèle à sa poésie essentielle dans son mouvement de retour réflexif sur l'existence. Il trouve des mots capables de peupler nous seulement les lieux mais ce dont ils sont nourris pour mieux nous habiter.
« Locmalo » est donc un texte dense. Il donne des raisons de s’apaiser à qui sait soulever le voile des apparences. Le poète y rappelle à qui n'est plus capable de son pays de trouver des territoires qui permettent de le faire tenir vers le temps sans images. Avançant douloureusement et sereinement vers au milieu de ses propres anciennes images, l’auteur les prolonge d’un écho vers celui qu'il est devenu à travers elles. Ajoutons que Bourdelas reste un des rares poètes qui tordent le coup à l'effusion lyrisme. Il tend son écriture vers une fraternité sans fioriture et au cœur de la splendeur du monde dans sa dureté comme dans sa fragilité.
JPGP
08:32 Publié dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : bourdelas, gros textes, poesie
mercredi, 22 juillet 2009
Divagation impénitente
Ivan Watelle
Éditions Poèmes Épars
Villeurbanne, non paginé, 19 €
Disponible chez l'auteur:
Ivan Watelle
Poèmes Epars
8, rue Pierre Larousse
69 100 Villeurbanne
http://poemes-epars.over-blog.fr
Même lorsque son griffon « tire sa gueule béante » Watelle va de l’avant et se remet en quête de sens - quoique conscient de ses limites et de ses erreurs passées. Certes toutes ses ombres ne se sont pas effacées et ses monstres ne sont pas tous muets. Mais l’auteur, avec le temps, échappe à ce qu’il nomme ses « états de démence précoce ». La poésie est pour beaucoup dans sa « thérapie » même si comme disait Duras « l’écriture ne sauve pas ».
« Âpre comme une limande » Watelle ne s’en laisse pas (ou moins) compter. Il est vrai qu’il est désormais bien accompagné. Une aimante est là pour donner à son ciel de lit des couleurs rosées. C’est un moyen d’éviter d’être ramené à l’animal même si cette femme fait naître des désirs premiers qui ne rendent pas « l’orgasme utilitaire ».
Oui Watelle avance. Désormais « dans le mauve de son âme » il pourchasse l’idée d’un supplice humain. Se replient les délices du néant et les trop éphémères pensées. « Divagation Impénitente » est à ce titre un texte majeur : tranche de vie il n’a rien d’un déboutonnage égocentré. Le lire et le relire est une manière de nous remettre sur les rails de la vie contre les forces du « mâle » comme celles des Dieux (du moins ce qu’on en fait).
Jean-Paul Gavard-Perret
07:13 Publié dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : watelle, poésie, poème
lundi, 22 juin 2009
La Revue Incertain Regard au format numérique
Un numéro 0 de la revue Incertain Regard au format numérique paraîtra vers novembre 2009. Sous la forme d'un livre électronique les numéros paraîtront semestriellement. Incertain Regard édite de la poésie exclusivement. Vous pouvez nous faire parvenir un minimum de 4 à une dizaines de textes, inédits de préférence. En suivant ce lien
http://www.incertainregard.fr/PageLaRevue.htm
vous trouverez les informations pour nous faire parvenir vos textes.
Cordialement
Hervé Martin
08:11 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : revue, édition, poésie, poème, editer


