samedi, 12 décembre 2009

Une beauté plus sourde

Andoche Praudel

Editions Passage d'Encres, coll. Trait Court

 

CADASTRE

 
Revendiquant et expliquant pourquoi à l'inverse d'un Titus Carmel le titre de plasticien, Andoche Praudel écrit un livre poétique surprenant. Il trouve son point de départ entre le cru et le cuit. Ou si l'on préfère dans la double équivalence entre la céramique et la photographie. Tout cela est aussi de la peinture sous couvert de registre et de temps différents "la céramique m'ayant appris l'attente, le temps mort, l'appareil photo m'est apparu bientôt comme une autre sorte de four".

Pour Andoche Praudel les deux sont des éclaireurs et des éclaircisseurs. Ils restent le vecteur inverse de ce qu'ils représentent pour beaucoup d'artistes. Chez ceux-là l'art est le moyen de faire pousser les fantasmes comme un chiendent. Pour sa part l'auteur d'une "beauté plus sourde" arrache. À partir de sa double expérience s'engage une réflexion (mais le mot est trop étroit) sur la question de regard, du réel, du passé, du devenir et du paysage. Ce dernier terme l'auteur a l'intelligence de ne pas citer. Pour lui en effet il n'existe pas. Ce qu'on voit est sans cesse réencordé, réaccordé, imaginé dans un substrat d'une épaisseur insondable.
 
Celle-ci est faite à la fois par l'histoire même du paysage, entre autres par ses fonctions agricoles ou guerrières, par les regards que les poètes ont posé dessus (Praudel prend appui sur les visions de Rimbaud, Pessoa, Tolstoï, Stendhal, Claude Simon, Etty Hillesum, Virgile et Châteaubriand) et par sa propre expérience et sa propre vision. Ce que la céramique cristallise, ce que la photographie retient n'épuise pas le paysage. D'où ce recours à la poésie. Elle décrypte, délite, découvre ce qui ne se voit pas. C'est pourquoi un tel livre n'est pas celui d'un artiste écrivain mais d'un écrivain artiste dont le texte n'est pas dans ou sur l'art. La poésie est là mais pas dedans. C'est un autre moment, un autre "faire".
 
Passant d'une activité sensuelle, matérialisée, Praudel entre dans, sinon le nulle part, du moins dans l'immatériel qui n'est pas pure immanence. S'il existe des céramiques réelles, le livre n'est pas "réel", il est toujours livre du livre. Mais c'est un moyen d'atteindre une autre liberté. Elle permet et propose un registre métaphorique et métamorphique particulier. Elle creuse par séries de renvois poétiques, agricoles ou polémologiques. Elle renvoie d'un autre côté du silence de la peinture, de la céramique, de la photographie. Elle chasse l'épaisseur et la matière pour faire pénétrer ses strates orphelines.

 

JPGP

samedi, 05 décembre 2009

Masque de nuit

Anne Mounic

Éditions Caractères,

128 pages

25 Euros

 

Lune de Miel

 

Anne Mounic a beaucoup parlé des autres, de Silvia Plath à Djuna Barnes, de Catherine Pozzi à Claude Vigée, bref de tous les réenchanteurs – souvent endeuillés - du monde et de l’être. Elle ose aujourd’hui avec « Masque de nuit » son livre le plus intime sous forme d’un « carnet de voyages poétiques » et sous couvert (mais pas seulement) d’un sentiment nocturne de l’amour en partie inassouvi.

Ce texte n’est pas un journal intime en dépit de ce qui y est exprimé. Il dépasse ce cadre. Fascinante et parfois presque (le presque est important) douloureuse, une déambulation ouvre un regard sur l’intériorité. La mémoire souterraine (et non plus anecdotique en dépit de certaines indications) joue donc à plein « vers des lieux de partage au cœur de l’intime » (p. 29).

Anne Mounic écrit contre tout ce qui sépare. Elle cultive pour cela une certaine contention. Cette dernière donne sa force au livre. Ses mots reflètent un soleil noir face à un azur idéal dans un temps qui s’enfle ou se rétracte suivant les moments : « La poitrine se contracte comme le moignon d’un iris fané puis s’épanouit à nouveau telle la fleur de l’esprit » (p. 90). Le mystère de l’existence est là mais l’auteur ouvre un équilibre entre paysages du dehors et de dedans - quels que soient ces dehors et ces dedans.

L’écriture reste toujours simple, dépouillée. Elle se fait gardienne d’une vérité d’autant plus forte que chez l’auteur la beauté n’est jamais vierge et pure. Elle est, comme la lumière du livre, une noire sœur qui caresse. Elle est aussi de chair. Si bien que le retour de l’amour – mais est-il jamais parti ? - est un retour aussi mental que physique. Il reprend toute sa réalité jusque dans la mort.

Anne Mounic dit à la fois le « je, tu, il, elle, ici et maintenant » (p. 105). Elle sauvegarde de la sorte son être et sa parole. Si bien que, comme chez Claude Vigée, son être est sa parole. Son livre la rassemble et la diffracte en des métamorphoses qui excluent la métaphore. Cette dernière sert trop souvent à cicatriser, à édulcorer. La poétesse le refuse.

Dans des territoires qui sont autant des confins que souvent des lieux d’arts où « l’ombre nous ravit, nous emporte, nous enchante » (p. 19), Anne Mounic crée une nouvelle attente et confirme une alliance. Elle s’y sent bien mais s’interdit à elle-même d’y jouir pleinement comme dans de jolis draps. De cet empêchement naît pourtant une trame d’une paradoxale fraîcheur adolescente.

Celle-ci est issue d’une grande sagesse de vie et d’écriture. Les textes se situent en dehors de la déréliction. La poétesse n’est pas encore suffisamment âgée pour tomber dans ce travers. Il gâche parfois - en poésie comme en littérature en général - les livres qu‘on désigne comme ceux de la maturité (par élégance de style).

Si en art les peintres osent parfois (de Renoir à Picasso) des légèretés dont ils se privaient avant, les poètes parfois gaspillent cette possibilité. Chez Anne Mounic elle demeure présente même si son livre est grave et ne craint pas d’explorer les empreintes de l’abîme. L’auteur arpente des pans de son existence sans acrimonie. Un constat douloureux est présent. Mais il demeure comme tel, presque neutre et sans pathos.

L’absence rampe sans cesse. Elle n’ouvre pas pour autant au chagrin et à l’amertume, à la détresse ou la colère. Anne Mounic trouve toujours la force de l’émerveillement face aux grandes œuvres d’art comme face aux choses les plus simples que répertorie ce voyage dans la « jouissance du seuil au soleil du sommeil » (p. 20). Mais du sommeil paradoxal.

Quoi de mieux alors pour résumer ce grand-livre que cette phrase « Non, il n’y a pas lieu de s’attrister, l’amour est là, entre nous deux, tissé bien plus tranchant que cette brève absence… » (p. 98). Notons cependant la présence des points de suspension. Ils prouvent combien la poétesse connaît la compréhension de l’abîme. L’irrécusabilité toujours possible de l’absence fût-elle brève peut provoquer une distance pas toujours facile à combler. Mais il vaut mieux cela que le ballet austère de l’indifférence.

 

JP G­­P

 

jeudi, 19 novembre 2009

L'intérieur du monde

Jean-Pierre Lemaire

Editions Cheyne

112 pages

2 ième trimestre 2007

 

interieur du monde.jpgC'est au deuxième trimestre de 2007 que paraît aux éditions Cheyne L'intérieur du monde. Ce livre de Jean-Pierre Lemaire est composé de cinq ensembles d'une quinzaine de poèmes. Simple mortel qui débute le livre est dédié au père du poète, à sa disparition. Les poèmes ici rappellent sa figure avec une sobriété qui met à distance et qui éloigne tout lyrisme excessif. Le vers est écrit au plus près du réel dans un esprit d'évocation. La mémoire est à l'œuvre qui rappelle la présence du père.

 

Je recueille ton silence / comme les bulles du brochet qui passe / entre les racines des saules,/

 

Toutes les autres parties du livre poursuivent cette ligne d'horizon tracée par la mort du père évoquée dans ce premier ensemble. Présence aussitôt éclairée par ces traits de détails qui tracent et qui singularisent, à jamais, l'ombre désormais du père. Et puis, alternent entre ces évocations de la mémoire silencieuse, des poèmes du temps des funérailles qui esquissent alors dans une perspective temporelle la figure de l'absence.

 

Je te cherche encore des yeux sur la place / parmi les chaises de café, les platanes / ...

 

Par la grâce de ces poèmes, le poète apprivoise cette absence. Elle se façonne pour le long chemin de la pérennité.

 

Parmi les racines, ton masque de sang / est devenu un masque de cristal / où je te revois faible, endormi, suivant de loin / le lent travail, dans la lumière sépulcrale, de ton visage qui se recompose.

 

Et marque le passage de la vie des uns à la mémoire de ceux qui restent. La conscience prend acte de la disparition.

 

nous nous séparons comme deux rameaux / sous le soleil commun des vivants et des morts.

 

 

L'ensemble qui succède, Noé, poursuit ce périple intérieur et intime qui accompagne tout deuil. Perdre son père est tel un cataclysme. Et cette arche suggérée pour y faire face, c'est peut-être la mémoire dans son repli intérieur. C'est ce monologue intime qui s'écrit en chacun de nous, d'abord dans le silence de la bouche. Cette fin d'un monde impensable, ébranle l'être dans ses fondements premiers et déclenche une volée de questions. Celle de Dieu en premier lieu, puis celle du sens. Le poète pour cela contemple la nature, l'interroge pour tenter d'y retrouver une sérénité perdue. Puis il retourne enfin sur le lieu où s'érigea sa personne, peut-être dans cette perception d'infinitude qu'éprouvent les enfants.

 

Ainsi, les ensembles se succèdent dans un état d'esprit qui accompagne le deuil. De la douleur vive et piquante à celle plus diffuse mais persistante qui s'inscrit en nous même chaque jour de notre vie. Seule peut-être la mémoire, réinventant au cœur de notre intime l'être perdu - en ce monde intérieur -, peut le sauver de la disparition. C'est aussi le projet de ce livre.

 

Les deux derniers ensembles du livre tracent le trajet d'un long retour vers la vie. Une vie d'après. Celle où il faut bien faire avec l'absence à ses côtés, comme un faix ineffable et indéfectible qu'il nous faudra supporter et craindre pour l'avenir.

 

Tu revois le printemps après trois hivers / mais tu gardes un œil ouvert sous la terre / et derrière le mur de l'hôpital rose / où les hommes disparaissent.

 

Ce livre trace un parcours douloureux. Les poèmes, comme autant de stèles, marquent des bornes où achoppent la mémoire et la peine. Ils tracent, ensemble une cartographie de chemins qui se croisent, se confondent et se perdent sous le ciel vrai du sentiment de l'affection.

 

HM

vendredi, 16 octobre 2009

Haro sur la bête

Louis Savary

Gravures et dessins de Baudhuin Simon

Editions de l'Ane qui Butine, Mouscron Belgique

 

 

 

 

Le poète Savary n’est pas forcément un sage. Et c'est tant mieux. Il rappelle qu'en nous les loups hurlent et que le porc n'est pas toujours épique. La maïeutique du poète représente un va et vient entre l'homme et ses bêtes intérieures. En soi(e) le ver est donc profond. Et les perroquets qui disent « merde » en nous ne sont pas les seuls à  trouver ça drôle.

Savary prouve que l’hygiène la plus intime est celle de l’esprit. Il rappelle que l'odeur de l'homme peut-être un parfum de brebis ou de cochon qui sans dés dit. Et si le lièvre de la fable sait que La Fontaine est un menteur, les cochons de Savary savent que ce dernier dit la vérité. Le Wallon sait en effet que l’homme chercheur de truffes s’accommode d’une laie. Et les deux pensent qu'ils ont bien du mérite.

Partant de sa propre expérience, car une poésie bien ordonnée commence par soi-même, Savary ne nous caresse pas dans le sens du poil. La vache en lui comme en nous ne rêve pas forcément de l’Inde. Et il comprend qu'il n'y a pas que les souris alcooliques pour aimer le Chablis. Il sait aussi que si l'homme a la langue pendante c'est parce qu'en lui il y a un chien voûté et que l’éléphant qui nous habite vit dans la hantise d’être trompé.

Face aux philosophes à qui il faut toujours un mitigeur de morale Savary  fait passer du fleuve du songe aux affluents du réel. C'est pourquoi il laisse parler la bête en nous. Celle dont l’excitation du gland plus que son calibre fait de l’amoureux transi un éjaculateur précoce. Son rat d'eau méduse et on découvre  en lui le manteau de vision.  

Grâce au poète on comprend que même un dompteur de panthères peut mourir d’amour. Une charmeuse de serpent aussi. Mais ce n'est pas parce qu'elle dort en chien de fusil qu'elle doit nécessairement épouser un chasseur. On peut estimer enfin que lorsque le canard rit jaune  trop de raies alitées font des succès damnés. Savary nous laisse ainsi avec les bêtes en soi. A nous de faire avec. Et en avant ! doute !

             

JPGP

dimanche, 04 octobre 2009

Perméables

Ilarie Voronca

 

 

 

Éditions Le Trident Neuf, Toulouse

 

13 €

 

 

 

 

 

Voronca a enfermé sa vie dans ses livres comme un commentaire, comme les traces d’un autre. Ses hallucinations étaient la terre de sa création. Mais celui qui voulait bâtir un autre ciel de chair s‘est enfermé dans lui-même. Comme beaucoup d’écrivains roumains de son époque il s’était lancé dans l'aventure du modernisme. Rappelons qu’en 1924, alors que paraît en France le "Manifeste du surréalisme", Tzara fonde avec Ilarie Voronca la revue "75 HP" qui réunit dans ses pages "l'avant-garde de Roumanie" et perpétue l'esprit dadaïste. Avec Victor Brauner, Benjamin Fondane, Jacques Hérold, Claude Sernet, Tzara, Paul Celan, Brancusi, Eugène Ionesco, Eliade, Emil Cioran, Gherasim Luca, Panait Istrati, Anna de Noailles (née Brancovan) il est donc un des messagers des mots et des images.

 

 

À travers l’expérience existentielle et poétique l'immense poète roumain qui écrivait en français, n’a cesse de parler d’un creusement de l’humain. Son œuvre est une expérience spirituelle et physique où le corps et l’esprit, liés, se confrontent à un infini et font face à leur propre finitude au sein d’une proclamation d’espoir dont « Perméables » témoigne mais dont sa vie témoigne moins. En un soir d’avril 1946 il rentre chez lui, s’enferme dans sa cuisine, en calfeutre porte et fenêtre. Il avale tout un tube de somnifères, arrache le tuyau de gaz. Sans laisser un mot derrière celui ce "frère des bêtes et des choses, des livres et des villes, de l'espoir et du malheur" se donne à 43 ans la mort. Être dans son corps réel ne lui suffisait plus. Il lui fallait non seulement briser la solitude, célébrer par son acte « la fin du règne de la soif » mais signer le fait de n'avoir en fait "qu'entrer dans la vie d'un autre" et non dans la sienne. Il laisse ainsi derrière lui une suite de chants inachevés preuve comme il l’écrivait à la fin de « Perméables » que « nous ressemblons à un gant retourné ou à une terre perméable qui, dans un circuit sans fin, est en même temps la terre traversée et la terre qui traverse ».

 

Son écriture reste un milieu physique presque inhabitable. Le poète y éprouve concrètement l’expérience de la finitude, de la fragilité, du constat de la dissolution du corps. Il révèle en même temps que cette dissolution du corps est une opération de creusement et d’incandescence par quoi, dans l’épreuve de la solitude, nous nous débarrassons progressivement de ce qui nous encombre et fait se lever un appel dévorant. Le chaos se retourne sur lui-même, la lumière se concentre. Elle efface les ombres du moins un temps par la voix du poète. Du chaos aux échos, il y a dans le retournement langagier. Il devient le signalement du retournement opéré, à travers le langage, dans la conscience de celui qui parle.

 

Voronca fait émerger un espace de l’indifférencié, de la privation portée à son comble et qui, par là même, fait surgir le noyau de l’infracassable. L’écriture du poète est toujours dense. Son économie verbale témoigne du creusement de l’Être qui culmine, éblouit, conjure et à la fois purifie et absorbe la vision du monde. Voronca n‘hésite pas quand il le faut à ajouter du privatif au privatif en un processus paradoxal dont témoignent les mystiques pour mettre à jour l’état de manque. Dans « Perméables » cependant la ligne ne se brise pas mais il est possible que l’ensemble tend à s’annuler prodigieusement en une géométrie de l’air et de l’espace.

 

Le lecteur avance jusqu’à ce qu’il rencontre la nuit mais pour percevoir la lumière qui l’annule d’un seul regard, d’une visée. De ce corps à corps avec soi-même et par l’expérience concrète du poème l’auteur mesure chaque arpent de notre non-lieu par le sien jusqu’à s’abolir lui-même. Le texte devient lieu d’acquiescement et lieu habitable. Habitable dans la fragilité, la métamorphose et l’éphémère sont assumés avec une maturité absolue d’expression. Comme dans une œuvre abstraite, mais aussi profondément phénoménologique, le discours poétique s’articule de manière oxymorique. Les couleurs blanc et noir, la parole et le silence, la nuit et le jour, la vision et la cécité, les voyelles et les consonnes, la ligne d’horizon et le cercle, l’œil et la bouche, le stable et l’instable, la présence et la perte se déclinent en images et figures complémentaires d’une recherche du sens.

 

L'écriture de Voronca traduit la position ontologique post-moderne. Il faudra bien sortir du « je », du jeu des apparences à travers une scrutation quasi hallucinatoire de ses composantes, pour déboucher sur la seule position qui vaille : celle de l’errant, d’un marcheur, poreux et perméable à un univers de signes en constante mutation. Mais la parole du poète roumain reste aussi une approche kaléidoscopique d’un réel aux multiples potentialités. Elle entre dans l’abîme de la porte, dans les profils pleins, les profils creux, les profils tombés dans l’espace éclaté de toutes les portes. Face à une réalité (le jour, le paysage, la chambre, les murs, la claustration) qui s’avère inquiétante, étouffante, le poète aura écouté la nuit monter comme il aura entendu sourdre le rêve comme les gouttes de solitude dans la chair des vivants.

 

 

JPGP

Preuves de la vie même

Pierre Schroven

 

L’arbre à paroles, Amay

72 pages

12 €

 

Pierre Schroven : l’enfant d’eau

 

 

Pierre Schroven jette toujours un regard nouveau non sur, mais par la poésie. Grâce à une technique de plus en plus maîtrisée il présente d’une manière aussi simple que complexe ses preuves de vie. À ce titre sa poésie est philosophique mais dans le bon sens du terme. À savoir qu’elle est au service de la pensée et non l’inverse. À titre d’exemple un passage peut suffire à comprendre cette propension essentielle :

 

« Sur une immensité d’eau

Parsemées d’îles rocheuses

Les poissons bondissent

Change d’apparence chaque fois que je respire

Et quand surgit la lune

Visage balayé par des rafales de vent

Je jette mes filets dans les flots d’une question qui résonne sans réponse

Comme la voix d’un fantôme contemplant dans la mer l’évaporation lente de son ombre »

 

On voit comment l’écriture poétique infiltre la pensée. Elle le propose - comme elle le crée pour la terre - de « la faire pencher du côté dont on ne peut rien savoir ». C’est pourquoi tout l’univers de Pierre Schroven est maritime. Le poète devient l’enfant d’eau. Pas n’importe laquelle : celle des plages où le monde entre en déséquilibre mais aussi en une forme de transparence implicite. Cette zone de frontière témoigne autant du fond, du dépôt que de l’irruption. Elle est le lieu, comme la poésie, où peut affleurer ce qui était jusque-là caché entre abysses et origine.

 

 

JPGP

mercredi, 30 septembre 2009

Aspects riants

Paul Badin

 

Éditions de l’Atlantique, Saintes

 

 

Chez Paul Badin et contrairement (peut-être) aux apparences ce n'est pas le paysage qui est langage mais bien l'inverse. Dans la fluidité et la simplicité de ses images la poétique découpe tout un univers bien plus complexe qu'il n'y paraît. Par-delà le paysage d'autres arrières fonds se dégagent non seulement par "la mise en lumière de clairs obscurs" mais par ce qui reste chez l'homme "de fringales d’enfance". À savoir - par-delà tout ce qu'il a raté - ce qui demeure en lui de mystère et peut-être d'accomplissements à naître sur le versant du soir de sa vie. L'auteur a d'ailleurs toujours été fasciné par cette quête à travers la durée et l'espace. Il faut relire des livres comme "Les plis du temps" pour repenser la première ou " Gouttes d’Afrique" afin d'en estimer le second.

Paul Badin crée des possibles auxquels nous donnons, nous, le nom d’histoires. Chacun de ses poèmes devient une fable. À savoir quelque chose qui tente de tenir debout, de tenir le coup alors que notre histoire ne sera jamais rien d'autre qu'un écart. Toutefois le poète par ses agencements d'images et d'interstices rappelle le désordre qui nous habite au sein même du quotidien. Il crée ses indices « d’évidences » et ses cassures en réaction profonde aux dynamiques du réel. D’où cette insatisfaction par la beauté qui surgit de ce livre. De son trouble aussi. Contre le « chaomorphisme » surgit l'attente d’un monde en dépit des dépressions que fait subir parfois l'existence.

Ce qui est écrit et montré n'est donc plus ce qu’on voit souvent à travers les images : la trahison par le mensonge de l'exhibition de seuls temps forts. À l’inverse Paul Badin évoque une sorte de manque. Son texte en devient la métaphore mais aussi sa fulguration Cette affirmation formelle exige un degré supérieur d'abstraction esthétique. Le travail de Badin n'est cependant jamais formaliste. Il implique un degré important de recueillement et de réflexion. S'abstenant de toute pensée discursive, le créateur pense par images dont la solennité de l'éphémère n'est pas absente.

 

JPGP

Anthologie du projet MW

Robert Wyatt

Anthologie du projet MW
(Poèmes traduits par J-M Marchetti et CD de Pascal Comelade,)

Aencrages And Co, Baume les Dames,

240 page

20 €

 

FORCE ET FRAGILITÉ DE ROBERT WYATT

 

Wyatt est un artiste transversal et un dessinateur d’espaces sonores. Sa volonté demeure de faire vibrer le et les sens. On peut le définir comme un voyageur utopique. Il se voulut d’abord peintre et écrivain. Il entra d’ailleurs dans la musique sous le patronage de Dada et de la Pataphysique. En pénétrant dans l’art qui allait lui permettre ses explorations les plus probantes le barde, après l’aventure de « Soft Machine », dégringola de plusieurs niveaux avant de composer un des albums les plus importants de l’histoire de la musique populaire (en la faisant rejoindre une musique plus savante) « Rock Bottom ».

 

Aencrages and Co fait ici coup double. D’abord en compilant 80 textes de Wyatt et de sa compagne Alfreda Benge en collaboration avec le plasticien et pianiste Jean-Michel Marchetti. Ensuite en joignant à ces textes un C.D. de reprises minimalistes de Pascal Comelade. Ce dernier offre une lecture sonore nouvelle de Wyatt. Les textes du compositeur et auteur sont magnifiques et ouvrent à bien des dérives « dans la ville aux portes closes, des hommes vivants miment des saints gisants, sur des surfaces gondolées ». Se retrouve dans les mots la voix feulée (à la Chet Baker) de l’artiste. On sait combien elle porte en leurs quasi-murmures les textes d’une sensibilité rare. Ils peuvent traiter d’un tableau de Magritte, de la dénonciation de la guerre des Malouines ou encore du bombardement de Tripoli. Jamais le désamour du monde précipite Wyatt dans les plis de la rêverie « vide ». Alors que Wyatt a parfois de quoi s’assombrir, l’île noire de ses imaginations reprend le dessus et la machine de travail se réenclenche dans une approche subversive pour dépasser la fin des mondes.

 

Wyatt est par excellence un artiste contemporain. Il porte le poids de l’Histoire mais lui donne une dimension humaine jusque dans les lignes mélodiques qu’a reprises et comprit Comelade. Force, douceur, fragilité sont liées dans les textes comme dans les musiques. Wyatt demeure exceptionnel dans les rendez-vous qu’il propose en faisant irruption dans nos vies par ses formes, ses structures musicales et les comptines à facettes de ses textes. Baroque et classique, il nourrit notre écoute d’une grande part d’inconnu. Reste à prendre une attitude suffisamment ouverte pour entrer dans l’œuvre non comme on visite un monument mais comme on explore un environnement neuf fait d’ondulations et de variations.

 

 

JPGP

samedi, 05 septembre 2009

Vanités, Carré Misère

                              vanites.jpgYves Boudier

Editions de L’ACT MEM

N° ISBN : 978-2-35513-031-1

 

Date de parution : deuxième trimestre 2009

 

Nbre Pages : 144

                                                           

Passé la lecture du texte de Michel Deguy Propos d’Avant, puis les trois citations de Sophocle, Beckett et de Patrick Declerck en introduction du livre, la pagination nous conduit vers un face à face avec deux carrés picturaux. L’un est la reproduction d’une Vanité du peintre David Bailly daté de 1650 Le portrait d’un serviteur, l’autre est une photographie d’un sans-abri – comme on les nomme pudiquement – prise à Paris en 2005. L’absence du nom de l’auteur de la photographie nous renvoie à un double anonymat, et à cet homme d’abord, ce sans-abri qui  nous regarde droit dans les yeux.

 

Les trois citations et ces deux représentations nous placent dès les premières pages au centre du livre. Avec lui Yves Boudier pose l’hypothèse que ces hommes et femmes dans le décorum de nos villes,  que nous voyons et laissons dépérir dans les rues, seraient les Vanités d’aujourd’hui. L’homme  le sans-abri  - sur la photographie a remplacé l’homme – le  serviteur - de la Vanité.

Les Vanités sont des natures mortes, représentant des possessions terrestres, censées illustrer par delà la mort une réussite de vie en montrant les signes d’une position sociale. Ephémères possessions au milieu desquelles la représentation d’un crane rappelle la temporalité de la vie.

 

Le livre est composé de huit ensembles tous ponctués en introduction de vers de L’épitaphe de François Villon

Frères humains qui après nous vivez, N'ayez les cœurs contre nous endurcis,... Les poèmes présentent une écriture à la forme scindée en deux parties. Une forme singulière  mais non ad hoc à ce livre et que j’avais rencontrée dans un livre précédent d’Yves Boudier, . Caractérisée par cette forme générale évoquant  la scission, l’écriture se nourrit à des scènes issues, nous semble-t-il, de la vie quotidienne, de tableaux ou de photographies.

 

Yves Boudier suggère qu’a bien des égards, les hommes et les femmes  qui errent - sans gîte - dans les paysages de nos villes s’apparenteraient dans leur représentation à des Vanités modernes. Comme cet homme sur la photographie, trainant dans un chariot de supermarché les vestiges des choses qui emplissent notre vie d’occidentaux. Le dénuement de ces personnes errantes et amassées dans les villes, assises, couchées comme exposées est conséquent à des fortunes devenant indécentes et à la cupidité qui les accompagne.  Accumulations de fortunes parfois iniques et aux excès morbides dont les sans-abris seraient le triste corolaire. Voici peut-être le lien qui existe, comme inversé, avec les vanités.

 

Potentiellement inscrite dans ces scènes de rue, dans la détresse et le fatalisme des relégués de nos sociétés : l’ombre de la mort. Car c’est bien de mort, dans une vision première de sa représentation qui est au centre du livre. Des poèmes en témoignent très vertement dans des scènes expurgeant du corps ses organes. Sont-ce des scènes d’autopsies ?   

 

Sur la table/     le cœur/ le  foie/ un œil/    

 

ou plus loin    

 

Ses organes        sous ses yeux / les voient défiler /

 

En lisant certains de ces poèmes, je ne peux m’empêcher de songer à cette récente exposition - d’art nous dit-on ! Our  body  - qui fut finalement interdite, en France. Elle montrait des corps humains écorchés, conservés  par un procédé dit de plastination,  qui laisse les tissus internes et les organes absolument et monstrueusement  visibles. Cette exposition est symptomatique du cynisme de nos temps où le corps, mort et exposé, au nom d’un pseudo art, est employé comme une matière première. Il y a dans cette hypocrisie là, consciente ou non, une transgression des valeurs humaines. La barbarie se répète sans jamais dupliquer la manière de le faire.

 

Quand l’intérieur du corps n’est pas inventorié, des détails le montrent soufrant.  On pense alors à des tableaux Francis Bacon  ou  à des scènes de tortures. 

 

Epines/ sous l’œil / grandes venaison/ de cadavres/ La corde croche/dans l’articulation/ s’étirent les chairs/ jusqu’à la déchirure/ Os tombent au sol / secs - viandes

 

ou encore

 

Celle qu’on aimait/ tant qu’on voulait / (la tuer)/:jusqu’à lui plier / les phalanges / déjointer  / le cartilage / de sa / voix/ (sa grâce)

 

Le corps expie. Mais pour quel crime ?

 

D’autres poèmes du livre nous montrent des scènes de rue,

 

Couchés/ sur les grilles / d’où souffle/ une vie épaisse / flaques d’huile/ de pisse/ poussettes orphelines/ écrasées / de sacs /…

 

et nous recroisons soudain dans notre mémoire ces Carrés Misère éparpillés dans la ville cosmopolite. Abris de  fortunes le long des voix expresses et des chemins ferrés, couches innommables, matelas de cartons, baldaquins noirs de sacs poubelles sauvés des bacs aux matins froids, apostrophes des passants que nous sommes. Témoins silencieux, têtes basses. Ces scènes Yves Boudier les traque dans la cartographie des villes. Elles le happent, l’interpellent. Lui l’homme, le passant et le poète ensemble. Ce livre est le fruit d’une solidarité vraie où Yves Boudier nous interpelle à son tour. Il intercède et unit sa parole, par les courtes citations et fragments qu’il cite, à celles de poètes et d’écrivains que sont Shakespeare, La  Boétie, Spiniza, Appollinaire, Paul Celan… Cela suffira-t-il pour que notre société mondialisée sorte de sa léthargie amnésique ?

 

Ce livre entre en confrontation directe avec les symptômes de notre temps malade. C’est bien là le travail du poète que de baliser les précipices. Une menace, le sombre, la mort rôdent ici explicitement. C’est le livre d’un poète qui interroge son époque. Et en se questionnant sur notre société, Yves Boudier nous interroge,  à notre tour.

 

Naissons      un par un

mourrons     un par un

 

                                   tomberons d’un corps

                                   à son tour

 

(de) lui-même              tombé

                                   nu        comme un mortel

 

                                   délié de son labeur

 

 

 

Chacun paiera sa dette

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HM

 

samedi, 29 août 2009

ça

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Franck Venaille

 

 

Mercure de France,

 

152 pages

15 €

Voici sans doute le livre le plus grave et le plus poignant de Franck Venaille. Bien malin celui qui y trouvera     encore une once d’espérance. Mais à l’inverse la nostalgie n’est pas plus le fait d’un poète rare et dont un récit, « Caballero Hôtel », fut une révélation.

 

Sans doute l’auteur ne possède pas la place qu’il mérite. Et « ça » ne lui donnera pas d’ouverture. L’ensemble de ses poèmes est trop aride, trop rêche. Mais ils surgissent pourtant comme des révélations. Ils possèdent (même si Venaille a dépassé la soixantaine) quelque chose d’immensément rimbaldien.

 

On ne dira pas que lire de tels textes est un plaisir. Mais on lit aussi afin de ressentir par un autre ce qu’on ressent en soi-même. Et voilà que ça coule à nouveau « Comme les enfants saignent du nez / Sans savoir pourquoi ».

 

Nul ne sait où sont passés nos pères et mères. Rien ne sert de monter en chaire et en chair pour le demander. Les prie-Dieu grincent. On se met à tousser. Nous restons les vieux enfants terrorisés par le sang des femmes et leurs linges louches qui séchaient aux fenêtres. Il ne faisait pas bon être sensible en ce temps-là.

 

C’est pourquoi Venaille n’écrit pas en pensant à autre chose. Sauf exceptions. À savoir les beaux garçons qu’il a croisés. Plus de soixante ans que ça dure (mais en retirer quinze d’inconscience). « Gaumont. Pathé ». Les actualités. D’hier les actualités. Le poète est sans goût pour l’école. Il rêve encore d’être le solitaire mystique en chambre de bonne 6ème sans ascenseur. La concierge est dans l’escalier.

 

Enfance pieuse. Pluie fine. Crachats de Dieu. Messes à n’en plus finir. Eau bénite. Quitter cet endroit où parler fort est prohibé et où les corps sont rarement musclés (sauf sur des fresques italiennes). Vivre à l’heure le leurre. Et même après. Le corps le sait. Il le fait. Avec ses humeurs ombrageuses. Telle est la destinée du poète. « Sa vie sur terre ce fut ça ». Point final.

 

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