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Incertain Regard - Page 8

  • PORTES OUVERTES... OU ROUGES

    Jean-Pierre Lesieur,

     Éditions Gros Textes,

    Châteauroux Les Alpes,

    104 pages,

    9 Euros.

     

    JEAN-PIERRE LESIEUR :

    IL NE FAUT PAS QU'UNE PORTE SOIT NÉCESSAIREMENT OUVERTE

    OU FERMÉE.

     La poésie de Jean-Pierre Lesieur n’a cessé de se dégager du réalisme pour glisser dans une fantasmagorie et une drôlerie particulières. Le poète multiplie ses voyages de l’extérieur vers l’intérieur, le passage de portes pour pénétrer, pour traverser la peau des impalpables. C’est bien là que tout devient intéressant En effet, franchir une porte revient toujours à changer de corps, de lieu, de temps, de matière. Cela touche à notre plaisir, à notre jouissance et, en conséquence, à nos possibilités d’angoisse puisque nos certitudes se voient interpellées par le passage.

    Certes le franchissement est rare. Souvent un poète pense traverser un seuil et s'affranchir. Mais d’au-delà de la frontière il ne ramène que du pareil, du « même ». Ne demeure qu’un vestige au lieu de vertiges puisqu’au sein du passage espéré la différence recherchée s’est évanouie. Jean-Pierre Lesieur réussit à l’inverse, sa quête du changement.

     

    La ligne de passage inscrit chez le poète une coupure : le voyageur ne peut plus emmener avec lui ses propres bagages, sa propre interprétation, son propre inconscient. Tout mute grâce à "l'importateur de portes". Il permet d'installer des portes qui "parlent quand on leur tourne le dos". Il n’existe alors que de rarissimes arpents de réalité sur lesquels on ne peut même plus s’appuyer. Une étrangeté explosive défie l’affalement dans l’orthodoxe. Non seulement le « décor » tourne mais chaque texte-porte ouvre à un autre espace pour un défi du sens.

     

    La  jouissance ne tient pas à un  retour des « choses » mais à leur retournement. Si bien, qu’à l’âcreté et à l’amertume qui désagrègent la jouissance fait place un franchissement que l’on croyait impossible. Soudain on ne se retrouve plus  du même côté de chaque porte. Soumis à une étrange torsion le langage butte mais ensuite s’approprie des « paysages » inconnus à la lumière à la fois caverneuse et rutilante.  Jean-Pierre Lesieur permet de rompre avec les perceptions acquises par l’habitude. Il ne duplique jamais du semblable dans ce qui tiendrait à une sorte de complaisance. En lieu et place des habituels rituels de certitude un saut a lieu loin de ce qui est pris généralement en poésie pour des invariances. Un  « pas au-delà » (Blanchot) de la porte est entamé. Dans chaque texte il vient à bout des clivages de l’intériorité et de l’extériorité. Il faut donc y entrer sans en sortir, que la porte soit grande ouverte ou entrebâillée.

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  • LOUIS SAVARY ET LES DERNIERS OUTRAGES

    « Les sexes ne meurent pas sans laisser de trace » (Louis Savary).

    À bout portant

    Louis Savary

    Arcam, Paris,

    100 pages,

    15 Euros.

     

    Dans l’œuvre de Louis Savary - et c’est encore plus vrai dans son plus récent texte poétique - entre « le rêve du sexe et le sexe de rêve » tout le corps bascule. Mais pour atteindre le paroxysme de plaisir l’artiste laisse aux corps dont il parle « le temps de se réfléchir ». Le poète hirsute de Wasmes (Colfontaine) est poussé à entretenir une obsession pour thanatos comme pour éros. Il n’a cesse de les faire se télescoper à travers ce qui trop souvent sert au mâle de pensée. Les femmes restent sur ce point plus circonspectes : l’ineffable fait parti de leur planète.

     

    Sombre ou drôle, masculin ou féminin le sexe suscite chez le poète une irrésistible attention voire une attraction irrépressible. Mais il n’est pas le seul ! Et si le sexe a tout hérité d’un théâtre de la cruauté il demeure tout de même l’essentiel jusqu’à ce que le rideau soit tiré. Savary sait que les femmes nous balisent depuis la nuit des temps et que nous ne pouvons totalement nier l’inceste. Par notre naissance nous l’avons consommé.

     

    Sous son armure le sexe de celui qui est dit faible est maître non seulement dans l’art de la parure mais aussi de l’infidélité de ceux qui y succombent.  Les galbes de  chaque créature sont des rois même lorsque seuls les fantasmes les caressent - ce qui selon Savary n’empêche pas nos compagnes, provisoires ou non , d’atteindre l’orgasme.  Le poète pratique le culte des morts et des mots afin de retomber dans le « caveaubulaire » des femmes. C’est pourquoi ses poèmes refusent l’écriture de l’indicible afin de révéler l’insondable. Transgressant « tout édit de chasteté » - sans pour autant patauger dans la pornographie - avec doigté, fausse pudeur et surtout humour l’auteur permet de dilater à la fois les fantasmes et l’outil qui sous leurs pulsions est atteint (pour les amoureux qui fréquentent les cimetières) une excroissance « maligne ». Preuve que dans de tels lieux la rigidité n’atteint pas seulement les macchabées.

     

    « Sujet inépuisable et objet de passage » la sexualité prend des contours délicieux et transgressifs. Elle « feint d’assouvir le plaisir pour mieux asservir à l’objet du désir ». Et si dans l’œuvre l’amour n’est forcément en fuite il n’est pas le souci majeur de Savary. Selon lui il est admis que « l’amour mythifie et que le sexe mystifie ». Mais les textes « d’À bout portant »  créent insidieusement un changement. Si le sexe est présent, la tête reste importante. Manière peut-être d’éviter que le « coït devienne chaos » et qu’une fusion mystique apparaisse là où on ne l’attend pas.  Peu importe alors que la danse du sexe devienne finalement macabre. Ce qui compte c’est de la danser le plus longtemps possible jusqu’à l’ultime raideur. À ce titre le poète à raison :  chaque petite mort « mérite bien une minute de silence ». Au moins.

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  • COMPRIS DANS LE PAYSAGE

    Georges Guillain

     

    Editions Potentille

    7 €

    2ième Trimestre 2010-09-11

     

     

    Compris dans le paysage est le dernier livre de Georges Guillain qui paraît aux éditions Potentille. C’est un long poème né de l’immersion d’un homme dans un paysage lié à des événements tragiques.

    ROUGE / Je l’écris / cherche les mots / hésite après / dans les failles.

    On songe à des crimes proférés contre des hommes dans des lieux aujourd’hui de mémoire et à jamais marqué par la barbarie. On pense à un camp de concentration situé dans les pays de l’Est, quand soudain le sous titre du poème, Fin d’été, Struthof  nous confond, nous ramenant soudain dans un  camp de la mort qui fut situé en Alsace tout près de Strasbourg. Poème, à l’écriture ciselée, formé de  vers ténus, par deux ou trois souvent emplissant des pages aérées. Strophes courtes, espaces de blancs -  pour dire l’indicible ? -  qui au cours du poème muent jusqu’à voir les mots envahir l’espace d’une page, comme pulvérisant le vers contre nos habitudes.

     l’écrire / ombre / moi-même / figure / qui s’effondre / tracé / fuyant / une brûlure brusquement / que bientôt /  personne ne / saura / plus / dire/

    L’écriture de Guillain est précise, elle adhère au lieu, en son paysage, tentant d’approcher au plus  près son histoire funeste. On ressent à la lecture du poème, une conscience qui s’érige contre ce que l’on soupçonne, cette impensable monstruosité commise contre nos semblables,  entachant à jamais dans l’ombre de la forêt proche, la dimension humaine.

    L’écrire  / pour me souvenir / moi / une vie ordinaire sans rien /  sans souvenirs immondes sans grincements de dents /    

    Dans cette géographie du souvenir  l’intime présence du poète s’affirme avec indignation, dans une langue tendue, face à ce crime contre des hommes, qui sans cesse aux mémoires, noue les viscères du corps. Et lorsque les vers suggèrent les expériences médicales qui furent menés dans ce camp, la désolation et le dénuement semblent au plus vifs. Nos masques maintenant au dessous du visage.

    Les mots de Guillain sont  formés à la forge sensible. Tout est approché. Suggéré. Le poète puise en ses sources même pour rappeler les vertus de la mémoire, qui dans des lendemains futurs pourraient encore guider nos pas en des chemins plus rassurant. Alors partageant les vers de ce livre nous pouvons dire :

    Ici / nous n’auront pas tout perdu /

     

    HM

  • DEHORS

    Jean-Pierre Védrines, 

    Librairie Galerie Racine,

    Paris,

    48 p.

    12 E.

     

    A travers les paysages, les plus simples sources des émotions les plus fortes Jean-Pierre Védrines continue de chercher ce que nous ne pouvons atteindre. Dans l’automne et parmi les feuilles mortes, sa nuit ne peut pourtant le prendre dans ses filets. Il suffit au poète une épaule plus douce que les autres. Elle le mène au bout du flamboiement des arbres  de l’automne à travers les vignes d’Aude où les mains grappillent l’existence.

     

    « Dehors » fait ainsi l’horizon du dedans, il concentre non le songe mais une vérité primaire qui pour autant n’innocente pas notre dérive. Védrines déroule ses draps : ils deviennent les tapis volants qui l’emportent dans le tourbillon. Celui-ci fait de chaque pensée une douce brûlure.  Au moment où des images d’enfance surgissent il faut alors en multiplier les lumières comme la neige le fait au soleil afin de renforcer ses pouvoirs.

     

    Une telle poésie pèse sur la vie, la perce jusqu’aux vignes de l’âme. On y trouve des cailloux habités par le vent. Aucun n’aura débordé l’avenir. Ils sont là. Là  où le corps se penche et retourne aux grains de raisin des temps anciens. Le poète finit de croire que l’attente apaiserait l’absence. Son livre bat les instants, des mèches d’aube aux lambeaux du crépuscule. Ses seuls oiseaux fous sont les araignées dans sa tête venues dresser leur cinéma muet. Le lointain du temps ne reste plus immobile.  Sa chair sensible ne se réduit pas en cendres, un feu l’anime toujours.

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  • PORTRAIT DU PERE EN TRAVERS DU TEMPS - JAMES SACRE - DJAMEL MESKACHE

    James Sacré – Djamel Meskache

    Éditions La Dragonne

     

    18 €

    Mai 2009

     

    Ce livre est le troisième de la collection Carrée des Éditions La dragonne. Il est conçu comme le lieu de rencontre d'un poète et d'un plasticien. Des lithographies de Djamel Meskache accompagnent les poèmes de James Sacré comme autant de signes de l’amitié qui les lie. Des lithographies lavis où des rouges, des jaunes, des bleus cohabitent avec des noirs en des formes pouvant suggérer des fleurs en bouquets. Une collaboration étroite quand un poème est dédié à Djamel Meskache dans ce livre qui approche un portrait du père et dit son manque. Djamel Meskache est aussi poète et éditeur des éditions Tarabuste. 

    Ici, la langue est simple dans des mots de tous les jours. Et ce qui fait la beauté du livre, c’est le langage, l’articulation des mots. Une langue mélangeant en elle passé et présent, plaisirs et défaites, souvenirs et projets. Cela forme comme des strates de matières composant des territoires intimes, que pourraient interroger des archéologues du langage « Où des poèmes font bruit d’une improbable langue ? ».  Une intimité se révèle qui traverse l’universel humain : « Il n’y a pas que mon père / D’autres sont là / Le tien lecteur… »

     

    Comment parler de ces poèmes écrits entre mars 2001 et avril 2008 tant ils procèdent par touches, dessinant les contours, recadrant en regards multiples ces portraits approchant le visage, l’existence du père. On ne sait si les autres - morts - dont il est question  sont là comme autant de signes rappelant l’absence du père ou si ces poèmes cernent aussi le visage de la mort qui efface les corps des tous êtres aimés. Il y a dans une proximité à la mort du père, celle d’une tante puis d’une autre, puis d’autres morts encore, qui font échos à la perte dans la douleur recommencée, la remémoration de l’absence. Le visage du père - son absence – réapparaît en superposition  à l’occasion d’une scène, d’un fait, d’une information nouvelle... Il en va ainsi avec la couleur bleue de la bouillie bordelaise, la simplicité d’une émission de radio, une route d’Arizona ou la ville de Vitré... Tout ici est prétexte, inconscient, à rappeler la figure du père.

    Mais écrire ne peut rien, la poésie n’y peut rien changer. Pourtant, les tentatives de la poésie à ré-susciter le père, son visage, malgré son absence et la réalité de la tombe ne sont pas entièrement vaines. « Quoi donc est vivant / dans ces mots que voilà écrits ? À peu que je voudrais pleurer. » écrit James Sacré.

    Ce qui est vivant ?  C’est sans doute ce qui s’échappe de ces poèmes. Ces éclats de beautés, leurs prégnances qui enserrent parfois la poitrine du lecteur. Ce qui est vivant ? C’est le commun lieu de cette humanité qui nous fonde entier, et nous assemble pour nous désigner tous femmes et hommes face à la vie.

     

    HM

  • POESYVELINES 2010 - LECTURE AU CHATEAU DE VAUGIEN le 3 Octobre 2010

    Dans le cadre de la résidence d'écriture de Lydia Padellec et d'Hervé Martin dans la Réserve naturelle de Saint Rémy les Chevreuse, une première lecture a rassemblé au Chateau de Vaugien, près de soixante personnes pour écouter leurs textes. Ils étaient accompagnés par la flutiste Caroline Bosselut.

    Un album des photographies de cette lecture, organisée par la Maison de la Poésie de Guyancourt et le Parc naturel  régionale de la Haute Vallée de Chevreuse, est disponible sur ce site.

    Voir les Photographies

    HM

  • Une anthologie de la poésie engagée sur Internet.

    Plusieurs traits intrinsèques à la poésie sont  éminemment présents dans cette anthologie.  A consulter sans réserve dans nos temps difficiles où nous changeons d'époque. Celle qui arrive ne semble pas se dessiner sous les meilleurs auspices...

    La poésie engagée est une poésie de circonstance. Mais toute poésie n'était-elle pas de circonstance comme Goethe  ou Aragon le proclament? Souvent l'émotion initiale fait naître le poème. Laissons aux lecteurs le soin de dire ici ce qui résonne en eux au flux de l'émotion.

    Hervé Martin

    La poésie engagée:

    http://archives.site.free.fr/siteportail/site3em2001/engage/poesieng.htm

    Des poèmes :

    http://archives.site.free.fr/siteportail/site3em2001/engage/anthologie.htm

  • Après OBSIDIANE, LE MACHE LAURIER voici SECOUSSE...

    Avec les éditions Obsidiane, François Boddaert  propose sur le site internet de l'éditeur, SECOUSSE , une nouvelle revue de littérature, numérique cette fois,  époque oblige! Cette revue numèrique est téléchargeable au format pdf.

    Poésie, proses, essais, notes de lectures, cartes blanches... sont au sommaire de ce numéro de Juin 2010 avec notamment les voix de:

    Pascal Commère, Adrienne Eberhard  , Bruno Germani, Constantin Kaïteris,Nichita Stănescu, David Bosc, Lionel Bourg, Christian Doumet ...et d'autres

    Empressez vous de télécharger ce numéro à l'adresse :

     

    http://www.revue-secousse.fr/Secousse-01/Sks01-Sommaire.html

     

    Et faites le savoir autour de vous !

    hm

     


  • LA SUPREME EMOTION

    Snowdon King,

     

    ASLRQ Éditions,

    Pierrefonds, Québec,

    116 pages.

     

     

    PASSAGE DES SEUILS

    Le processus d'écriture de Ionut Caragea (Alias Snowdon King) dans "La Suprême émotion" constitue le lieu d'une enquête préliminaire. Le poète d'origine roumaine - et même s'il prend un nom à l'américaine, on verra pourquoi plus loin - ne joue pas pour autant à cache-cache avec son histoire. Son livre donne l'effet d'un puzzle. En effet ce dernier ne se laisse connaître que sous formes d'indices dispersés. Prenant le risque de la poésie (donc de l'écriture de soi) Snowdon King cherche à donner une assise à l'afflux de tout ce qu'il draine en lui. Les dépôts de vies (le "s" est important puisque par l'exil il en connaît déjà deux) et de lectures se transforment en impulsions et effluves poétiques. "La suprême émotion" devient une sorte de journal intime qui roule des mers intérieures de la Caspienne à l'embouchure du Saint Laurent.

     

    Surgit un autoportrait fiévreux et lyrique. Il contient de belles réflexions, des moments rares d'intensité même si la poésie demeure parfois emphatique et ouvre à quelques (rares) réticences. Mais Snowdon King est jeune. Or le chemin de la poésie est long. Il faut du temps pour faire bouger la langue. Reste tout de même des oratorios de la douleur et de la rédemption au sein d'un univers qui à n'en pas douter deviendra singulier. Les germes sont là d'un souffle et d'un condensé humain à la recherche de la réconciliation. Dès lors ce qui compte n'est plus : 'qu'est-ce qui se dit du monde dans la poésie ? "mais comment ?". Chaque poème inscrit un moment donné. Il correspond par son souffle à des événements vécus.

     

    Par ailleurs le poète n'a de cesse de chercher des rapports entre l'écriture et la vie. Rien ne l'oppose donc à ce qui serait le réel, au contraire. En ce sens la question de l'amour est importante pour lui. S'y joue bien plus que sous toute autre forme le lien au monde. Celui-ci passe aussi par le choix du "format" des poèmes. Certains permettent de faire un type d'inscriptions. Mais celles-ci se modifient à chaque transfert de formats. Les  petits réclament de plus réduits encore. Plus loin, à l'inverse, tout doit s'élargir vers quelque chose de plus grand. Pour Snowdon King il ne peut donc pas y avoir de stockage des formats prédéfinis.

     

    Leurs choix s'effectuent dans la continuité et l'impératif "logique" du travail de reprise et de conquête du poète. Et ce même si l'auteur se bat pour conquérir l'essence de sa voix la plus profonde :

     

    "D'où venez-vous, mes mots

    De quelle maçonnerie de la nuit

    De quelle magie blanche de la neige éternelle

    De quel cœur dont les fenêtres sont fermées

    Peut-être une boîte à surprise

    De désirs sans fond"

     

    écrit-il dans "La magie des mots aux dents acérées". Il prouve là combien la poésie est une exigence. Car pour le poète les mots sont aussi "naturels" qu'énigmatiques. Et parfois ils se déploient à la manière d'arabesques matissiennes - même s'ils sont traités d'autres fois de manière brutale puisque tracés par la succession d'interventions particulières dont ils tentent de conserver l'état particulier.

     

    L'ambition de Snowdon n'est pas de créer de la poésie de poète, pas plus que d'en faire un jeu qui limiterait les textes à un délassement. Il s'agit de l'envie de se confronter avec l'idée de la matière poétique en tant que matière du monde. L'ambition est majeure. Elle réclamera encore de l'approfondissement mais elle donne l'occasion d'une confrontation avec une masse, un poids, une épaisseur de vie.  Elle est traitée par couches. Cela permet déjà  d'envisager la  question de la densité même si parfois une part de "jeu" ou de distance permettrait paradoxalement une respiration plus ample en une sortie de l'étouffement.

     

    Néanmoins ce texte permet à Snowdon King  d'éprouver ses vies et de les accepter. C'est aussi un pari pour lui de voir comment son travail va se développer dans un lieu et un contexte particulier. Influencé par ce qui le précède, le poète ne tourne pas autour du pot. Son écriture devient une manière de dire la difficulté de s'extraire de certains chemins pour en trouver de nouveau même

     

    "s’il n'est pas jusqu'au moindre départ

    qui ne laisse derrière lui un retour".

     

    Par ce biais Snowdon King aborde aussi la question des limites et des seuils  tout en accordant à la poésie ce qu'on lui refuse trop souvent aujourd'hui : le privilège d'une  beauté plus agissante que décorative.

     

    L'écriture devient le moyen de franchir des passages, d'explorer le rapport du "fond"  au "motif". Cela renvoie à une forme de dilatation de l'expérience vécue.

     

    La poésie reste en conséquence capable de passer d'une logique d'espace "européen" (espace centripète) à un espace plus "américain" (centrifuge). D'où sans doute la volonté du poète de changer de nom. Cela n'est jamais innocent et révèle une manière de parier sur le futur plus que de se crucifier au passé. Certes la situation du poète fait que son héritage est complexe mais celui-ci impose la nécessité inhérente de passer des seuils. D'ailleurs le poème se distancie de l'espace. Il prend place sur une surface qui peut excéder le présent. Entre la vie et son inscription poétique surgit une nouvelle source d'expérience : celle des livres à venir. C'est pourquoi "La suprême émotion" reste un livre avenir.

     

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  • SHARAWADJI - Manuel du jardinier platonique

    Pascale Petit

     

    Éditions L’inventaire – Ville de Rambouillet

     

    17 €

    2 ième semestre 2010

     

     

    Est-ce dans l’intention de cultiver son jardin secret que Pascale Petit a choisi d’écrire Sharawadji. Manuel du jardinier platonique dont la composition est bien singulière ? Un livre qui paradoxalement lui offre l’occasion de s’écarter des limites ordinaires du jardin, pour s’infiltrer par la poésie dans les territoires de l’humour, de l’amour et parfois avec certains poèmes de la troisième partie, dans ceux de l’érotisme. « Ouvrez ma pastèque/ trouvez mon coquelicot / Mes lèvres ont donné leur nom /... » Ici l’écriture du livre étire les territoires du jardin aux frontières de l’intimité amoureuse. C’est par l’imbrication de formes diverses : calligrammes, poèmes, proses, croquis, proverbes ...et dans l’ambiguïté des registres de lecture possibles que se loge aussi l’un des plaisirs suscité par ce livre.

     

    Divisé en quatre saisons le livre semble organisé comme un almanach. Dans chacune des saisons, des rubriques redondantes rappellent au lecteur la forme de sa composition : « Proverbes du jour », « La leçon du jardinier », « Exercices ». D’autres intitulés plus singuliers, comme « Le nombre de pas » ou des textes « duos » viennent cadencer dans le même esprit la composition du livre et élaborent en guise  de fil d’Ariane les signes d’une relation amoureuse.  

     

    Sharawadji : Terme exotique, qui désigne la beauté qui advient sans que soit discernable l'ordre ou l'économie de la chose…. L'effet survient contre toute attente et transporte dans un ailleurs, au-delà de la stricte représentation, donc hors contexte.

    En effet, la lecture provoque ici parfois des plaisirs subreptices, qui nous sortent d’un coup – et contre toute attente –  de nos impressions premières par un rire, une joie ou un étonnement.  Sharawadji !  pourrions nous alors crier  lorsqu’une émotion surgit soudain au cours de  notre lecture. Oui, l’effet sharawadji  ressemble au plaisir suscité par la poésie, quand la lecture d’un vers nous étreint curieusement la poitrine.

     

    Le poème calligramme qui débute la première saison a l’apparence d’un labyrinthe, renvoyant à des jardins où, songe-t-on, le jardinier et la jardinière ne cesseront de se rechercher au cours du livre pour se séduire  au rythme des textes intitulés « Le nombre de pas » : « .../ Au quatrième pas, combien nous en reste-t-il ? / Faisons un pas de plus, voulez-vous bien ?/ Voire plus./.. ».

     

    Et Pascale Petit pose la question : Est-ce que le nombre de nos pas changent le paysage ou la qualité de notre regard ? Ou notre regard qui guide notre émotion parfois ou simplement le jardinier ? s’interrogeant sur ces obscurs objets du désir qui guident nos comportements de séduction. Cette question du désir sans cesse affleure à travers le vocabulaire choisi. On la trouve parfois en des noms de végétaux semblant sortir d’un dictionnaire de botanique tels sassafras, héliconias, benjoin, sapinette, plaqueminier, tamariqsue… D’autres fois en des mots que l’on prononce en bouche comme autant de gourmandises savoureuses.  La troisième saison du livre qui,   passé les bords,  se lit entre les lignes dans au moins un double entendement me semble significative de l’élaboration du livre où un poème est précédé de ces vers : « De ce qui se passe au bord / il ne sera rien dit / car vraiment on s’y tient très mal,/ on s’y tient très mal. »  Beaucoup donc nous sera suggéré !

     

    « on sème / on sème / on sème / (Car on a le secret / Pour tout faire arriver / Jusqu’à la bonne grandeur / Pour être manié / Puis on délivre le jardinier...) » Ainsi l’homophonie et des jeux de sonorités font aussi surgir en nous ces étonnements ludiques et malicieux. « j’me plais dans les près, j’me plais / j’me plais dans les près, j’me plais / »

     

    Il faut découvrir ce livre riche par sa diversité et ses registres de lecture multiples écrit autour de l’art du jardin et étroitement liés au désir de cultiver l’intimité de ses jardins les plus secrets afin d’y  Faire surgir monts & merveilles de la terre pour un grand plaisir de lecteur.

     

     HM

  • EN TIRANT SUR LES MOTS

    James Sacré

    Éditions Potentille

     

    7 €

    2 ième Trim 2010

     

    Refermée l’ultime  page du livre, achevé le dernier poème, quelque chose de curieux se produit. J’ai le sentiment de trouver dans ce livre un peu de moi-même. C’est souvent le fait d’un bel ouvrage de poésie qui lie le singulier au collectif. Et en le refermant, j’ai le geste de presser le livre contre moi, tout en serrant de mes doigts l’épaisseur de ses pages comme pour tenter de saisir, je ne sais… ce sentiment qui s’en échappe et me rattrape. La poésie est affaire du corps.

     

    Un sentiment alors que j’interroge et creuse. Cette impression confuse d’une beauté jaillie de la lecture. Beauté qui me fait signe par l’évocation du père et par la simplicité  – apparente –   d’un parler recréé qui me fait songer à celui de paysans, ces gens de terre. La poésie est-elle comme un travail de la terre ?

    Et la forme de cette écriture, non dans son apparence sur la page mais dans la structure du langage me touche, comme bouleversée soudain par l’émotion, jamais loin, qui se glisse dans le vers. Vers langagier et chaotique qui tracent comme des labours préparant des récoltes d’une saison prochaine. Qu’est-ce donc la poésie ? L’importante bibliographie de James Sacré n’a pas épuisé la question. D’où provient ce plaisir, ce désir d’écrire des vers ? James Sacré le recherche sans bien réussir à le préciser. Et c’est tant mieux au fond ! Car c’est bien par cette quête que nous trouvons nous aussi, notre plaisir de lire.

     

    À moins, que ce plaisir suscité ne se loge subtilement dans la forme de cette écriture ? Lorsqu’elle recrée ici une langue,    ce langage qui est comme –chahutant la syntaxe pour évoquer à mes sens ce parler entendu dans l’enfance. Celui des vieux d’alors rectifiant la syntaxe aux contrées de la règle, percutant les oreilles de leurs élans de bons sens.

    Un parler,  faut-il le rappeler, pétrit dans cette obligation, que dis-je ce devoir ! d’apprendre la langue de ce pays de France.  Une langue de  terre bien émouvante. Mais « d’où vient ce qui chante » écrit le poète

     

    Et pourquoi écrit-on ? James Sacré s’interroge dans le flux de ses vers   Si j’ai quelque chose à dire,  s’étonnant de savoir Si même c’est de la poésie / tu ne sais pas. Mais il ressent imperceptiblement pourtant que ça remonte de loin et que soudain sur la page,  c’est là !

    d’avoir trimé longtemps, bien t’es content

    Et le lecteur aussi dans ce plaisir partagé !

     

    HM

  • ECHELLES

    Alain Wexler

    Editions Henry

    Montreuil-sur-Mer

     

    L’échelle en tant qu’objet reste la belle abandonnée des poètes. Devenue symbole elle fait l’affaire des scientifiques et des physiciens. Cette affectation « technique » est sans doute pour quelque chose en l’indifférence poétique à son endroit d’autant qu’en tant que métaphore son image est éculée. On peut pourtant lui accorder le plus grand intérêt : née bois et créant le lien entre le haut et le bas, l’homme tout entier fait corps avec elle.

     

    Fidèle entremetteuse de l’élévation Wexler en fait son miel sans pour autant la considérer comme l’accès vers un au-delà. Il existe en effet dans l’objet autant des possibilités de chute que d’exhaussement.  Dans la fluidité qui lui est chère le poète lui offre une nouvelle dimension et un mouvement cyclique. Quand l’échelle atteint le toit, les ardoises en effet peuvent commencer à y glisser. Mais toujours est-il que pour l’auteur elle reste l’intermédiaire « entre l’homme et ce qui l’environne »  pour ouvrir le champ de son réel et de ses possibilités.

     

    Proche de Ponge la poétique de Wexler fait éclater les images du réel par un détournement particulier. Il permet de dépasser le pur symbole, la simple allégorie de l’objet. Le poète pratique dans son livre des labyrinthes et des digressions jamais intempestives contre la « maladie de la langueur ». Il poursuit une aventure toujours recommencée à chaque nouvelle étape. Ni simple reflet du monde extérieur ni seul projet du moi profond, son texte reste la meilleure formulation possible d'une réalité absente dans laquelle une sensibilité inquiète mais solide rôde.

     

    Ému par la fragilité des êtres et des choses mais aussi par les grands espaces, le poète organise son travail par séries jamais closes. Et devenu "phénomène d'être" selon la formule de Bachelard, l’échelle dépasse ici la simple thématique. Une réalité plus profonde est convoquée. Le monde est redécouvert, dévoilé et s'ouvre à une contemplation émotionnelle qui ne possède rien de compassionnelle. On se retrouve Au pied de l’échelle en quelque sorte. Ponge n’est donc jamais loin.

     

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  • D'autres notes de lecture...

    Le site de la revue Incertain Regard   (http://www.incertainregard.fr )  offre également dans le menu Archives,  des notes de lecture de livres et de revues de poésie, des éditoriaux, de chroniques tels qu'ils furent proposés dans la revue.

    Découvrez-les durant cette période de congés...

    http://www.incertainregard.fr/PageArchives.html

    Si vous aussi, lisez de la poésie contemporaine. Si vous éprouvez l'envie de partager votre lecture en écrivant vos impressions, faites parvenir vos textes à l'adresse du site au format  word. (.DOC ) Vous pouvez envoyer vos textes jusqu'à fin septembre 2010. Après avis de lecture, certains textes pourront être édités sur ce bloc notes de lecture. Bel été !

    Hervé Martin

  • Revue Passage d'Encres N° 38 - 39 : ARGENTINES

    ARGENTINES,

    revue Passage d’Encres n° 38-39,

    Romainville.

    http://www.passagedencres.org/

    Ranger la revue Passage d’Encres simplement parmi les autres revues revient à minimiser son apport. La littérature s’y ouvre visuellement au sein de ce qui tient d’un ordre de la mise en scène comme le prouve le numéro intitulé « Argentines » dirigé par Jordi Bonells grand spécialiste des littératures hispaniques et Christiane Tricoit directrice de la revue et attachée affectivement à ce pays.

    Leur approche multiple échappe à une visée d’école afin d’épouser le rythme de l’espace et du temps. La revue embrasse le pays en s’éloignant des théories fumeuses de hasard objectif. Tout est mûrement réfléchi mais laisse passer de l’air autant par l’apport iconographique (celle entre autres de Ricardo Mosner) ou de textes qui peuvent surprendre dans un tel corpus (comme celui de Muscat ou de Delphine Gras).

    Ce numéro accorde avant tout la pure contemplation d’une littérature souvent mal connue. S’y perdre est un plaisir d’une découverte de figures qui échappent à un lecteur franco-français. Ce numéro crée un triple corps qui dépasse paradoxalement les époques et les simples frontières géographiques. Une dimension du quotidien est là mais elle est traitée par Maria Fasce, Andres Neuman ou Florencia Abbate de manière, sinon à réparer le temps, du moins de le suspendre et d’interrompre ou d’enrayer la mort qui peut si souvent se répéter.

    L’ensemble ouvre à une autre vision de l’Argentine. Par une vision transhistorique qui ne se soucie pas seulement des effets faciles de l’exercice délibéré du sarcasme une telle approche permet à un lecteur francophone de comprendre combien cette littérature foraine demeure proche et en rien exotique.

    Libres, liés à l’énergie, les textes (en particulier « de création »)  évoquent des histoires dont on ne sait rien et dont pourtant on pourrait tout savoir tant elles sont proches. L’axe de nos propres vies  y  oscille. Et Bonells a fait le choix judicieux non de souligner des différences mais  de rapprocher deux continents afin  d'aller plus loin, de défaire et refaire le monde.

    L’Argentin exilé et Christiane Tricoit font saisir le mouvement de la littérature et nous permettent de comprendre que voir le visible ne suffit pas. Il faut aller plus loin. Ne plus voir comme nous apercevons habituellement mais distinguer ce que nous percevons lorsque la littérature nous « regarde » afin de nous apprendre ce qu’il en est d’embrasser le réel qui échappe.

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  • Ecouter les poètes sur Le centre national du livre - WebTv

    Franck Venaille

    James Sacré

    Jacques Roubaud

    Yves Bonnefoy

    Pascal Commère

    Christian Prigent

    Antoine Emaz

    Valérie Rouzeau

    Et bien d'autres...

    Une belle façon pour découvrir la poésie contemporaine.

    Hervé Martin