Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Incertain Regard - Page 9

  • GUY PIQUE ou LA POESIE DU CORPS

    La peau des Etrécis,

    Guy Pique,

    Editions de l'Atlantique, Collection Phoibos,

    50 pages,

    15 euros

     

     

     

    Guy Pique l'écrit lui-même :

    "souvent la voix

    traîne sans chair",

    "La peau des Etrécis" évite cet obstacle. Reprenant - mais à sa donne et à sa main  - une problématique chère à Artaud, le poète secoue la langue à travers  la peau et les os dans les nerfs de son poème. S'y développe une torsion où seuls les mots tiennent encore. Pour le reste tout va par creux et ellipses:

    "là               chair

    se désécrit

    en mesure               à lumière

    produit son creux

    son blanc traînant

     

    n'elle résiste

    se sachant pauvre

                            se sachant pauvre

    de lézards

    d'orgueil".

     

    Le poète n'en appelle plus, parlant des corps, à leurs silhouettes atmosphériques. Il y a en eux des excès et des trous. Manière de montrer qu'il manque toujours à la viande et son chapiteau  une interprétation.

     

    Le poète propose donc la sienne dans une langue dont l'éclat trahit la nuit de l'être et à travers celle-là il tente de donner à celui-là une tenue, une résistance. Que bien, quel mal, bref tant que faire se peut là où

    "s'en sifflent

                       des riffs

                                   lâches des liens".

    Le corps doit donc à la fois se tenir et s'ouvrir, s'écoper au sein de son angoisse. L'éloge de la vie se crée dans une étrange moiteur de la chair. Le corps à la fois ne promet rien et donne tout.

     

    Guy Pique évite tout baratin : le barattement du corps suffit. Son texte dessine des mouvements d'un univers où le souffle tente de rentrer, de sortir. Plus que sur nous sommes dans la peau qui n'a jamais aussi bien porté les termes de "sac d'os". Le poète cherche ainsi le fil paradoxal qui clôt et qui ouvre

    "le saut de l'inouï éclos

           vers l'arrêt

           l'embaumement"

    mais aussi

    "le point d'union

           de gué

                       entre feu qui écarte les côtes

                       et l'oubli de la perte".

     

    On est donc bien loin des comédies poétiques habituelles dont se contente la poésie. Après "Aube de Peau" et "Haut Corps" un pas de plus et au-delà est franchi. Un pas dedans aussi. Preuve que contrairement à ce que pensait Valéry le plus profond dans l'homme n'est pas sa peau mais ce qui en dedans ne prend pas seulement part au poids mais qui maintient un vide pour que la respiration existe. On a cité Artaud : mais Novarina lui-même n'est pas loin.

    JPGP

  • Théâtre 95 à Cergy-Pontoise

    Fête de fin de saison de Gérard Noiret

    18, 19 et 20 juin 2010 au Théâtre 95 à Cergy-Pontoise

    SOUS UN SOLEIL FÉMININ

    Vendredi 18 juin

    L'opéra des pas perdus / Mireille Jaume
    une création radiophonique sur RGB (99.2) dans l'émission Fêt'arts
    avec Meryl Gaud, Aurore Prieto, Emmanuel de Sablet et Mireille Jaume

    Samedi 19 juin

    16h - 16h45 - Grande scène
    Le chant de la matière /
    Michèle Ninassi

    avec Philippe Lemoine au saxophone
    présence  plastique de Cécile Picquot

    17h - 18 h - Salle de répétition
    Inauguration de l'exposition de Caroline Tafoiry
    Des brouillons...moi

    intervention de Chris Brook
    Tout ça autour d'un verre avec Joël Dragutin

    Librairie
    Sur la margelle de mon âme

    vidéo de Sylvio Cadelo

    18h - 19h   grande scène
    La « poésie féminine » existe-t-elle ?
    une conférence à la mode de Gérard

    textes  Gérard Noiret
    Mise en scène : Daniel Muret
    avec Evelyne Fort et Sylvia Bongau, de la Compagnie Willy-danse-théâtre

    19h15 - 20h45 - Café de la plage
    Diner convivial

    FÉMININS SINGULIERS / FÉMININ PLURIEL

    avant la fête de la Musique, une fête des Paroles autour du « féminin »
    à partir de 21h sur la grande scène et jusqu'à épuisement des étoiles.

     

    • Vœux pour une bonne nuit des Paroles par Henriette Zouguébi du Conseil Régional d'Ile-de-France
    • Poèmes par les amis d'Achères, les amis de La Ruche, les amis des ateliers d'Argenteuil, les amis de la Maison de la poésie de Guyancourt et des alentours, les amis des Mots Migrateurs et les amis d'Etapes.

    • Scène ouverte avec les amis des amis de nos amis et les autres qui sont bien entendu nos amis.

     

    Les participants de la scène ouverte devront s'être inscrits avant le 17 juin. Ils devront participer (à l'heure où il leur plaira) à la mise en place par Thierry Le Gall et Gérard Noiret qui aura lieu le samedi 18 entre 11 heures et 15 heures, au Théâtre 95.
    Les textes ne doivent pas dépasser 3 minutes. Le thème est « le féminin ». Toutes les conceptions seront entendues, sauf les racistes.

    Dimanche 20 juin

    15h - 15h45
    L'étrangère française /
    Nora Chaouche

    avec Boudji à la guitare et au chant

    16h - 16h45
    Pourquoi ne suis-je pas devenue chanteuse ? /
    Sophie Chappel

    scénographie de M.M.

    17h - 17h45
    L'heure est mûre /
    Olivier Campos

    Tous les textes lus et mis en voix ont à voir avec la résidence de Gérard Noiret au Théâtre 95, financée par le Conseil Régional d'Île-de-France.

    Avec l'amical parrainage du PRINTEMPS DES POETES

  • Images natives ou Liturgie du quotidien

    clipPD.jpgPaule Domenech

    Editions de l'Atlantique, collection Phoibos, 2009

    16 euros

    « Images natives ou Liturgie du quotidien... le titre de l'ouvrage lui-même montre assez combien Paule Domenech célèbre et même sacralise un quotidien fait avant tout de couleurs, d'odeurs, de sensations de toutes sortes qui, finalement, constituent pour elle la trame essentielle du monde, un monde bien concret dont elle fait admirablement l'alchimie, délivrant les essences des choses... » C'est ainsi que Sylvaine Arabo, l'éditrice, présente le beau recueil de la poète née à Alger en 1944. On pénètre dans le livre comme dans une maison que nous avons habitée et qui décrit notre existence/ dans une vérité intime propre à nous engendrer. Les souvenirs reviennent à travers les choses ou les êtres disparus tel le commis voyageur qui réapparaît dans le rêve ou le chat enterré depuis longtemps qui pousse du museau la porte entrebâillée de la chambre qu'il aime, chambre qui a disparu elle aussi. Mais le présent n'est jamais loin : Les souvenirs ne sont pas ceux du nouvel occupant,/ qu'importe ?Ils finiront par l'apprivoiser... Un agréable moment de lecture.

     

    LP

  • J'irai rêver sur vos tombes

    Maurice Couquiaud,

    Editions de L'Harmattan

    110 pages

    11,50 euros.

     

    MAURICE COUQUIAUD : LES GRISéS DéGRISéS

     

    Maurice Couquiaud ne tient pas la pose, il ne joue pas l'âge venu au vert galant :

    "Vieillir

    c'est apprendre à mieux aimer l'amour

    en le faisant moins

    à le styliser par des silences

    à le déshabiller dans l'ombre

    pour en caresser les formes oubliées"

    Pour autant, à l'inverse de Lucian Freud, le corps n'est pas gris, irrémédiablement gris. L'outrage du temps n'est pas un outrage fait à la vie mais un accomplissement avant l'ultime lumière du soir. L'existence suit donc son cours, selon un autre rythme et selon une sagesse dont on a oublié les leçons de toujours puisque la vieillesse est devenue un tel tabou qu'on l'affecte de périphrases plus ridicules les unes que les autres.

     Refusant de cracher sur ses fantômes l'auteur profite du temps qui lui reste et de la poésie pour leurs parler avant d'aller avec les ombres pleurer sous leurs tombes et la sienne. Doté d'une humanité indulgente qui sait le prix des valeurs et pas seulement celui des choses tout érotisme n'est pas écarté mais il se fait discret. À la sauvagerie du corps fait place la conscience de ce qu'il fut. Et si le désespoir a des mouvements de suie et de poussière de gravats le poète les disperse sans les respirer. Que l'être ait un goût de cendres ne peut le satisfaire et il cultive la douce folie d'être face aux

    "maîtres nageurs de la raison (qui) se noient dans les bassins de l'ombre".

    La nuit est là mais le matin aussi. Il faut s'en étonner tant que cela dure même si l'espoir est fragile. Il convient de plonger dans son bain d'huile pour rester "allumé".

     Couquiaud a décliné longtemps des couleurs roses, sable, ocré. Mais avec le temps le cuivré s'est oxydé dans un transfert du pastel au passé. Et c'est là toute l'ambiguïté d'une poétique ouvertement et sobrement ironique mais qui n'en reste pas moins tragique. L'auteur demeure travaillé par le temps qui passe et par la mort. Tous ses poèmes en portent la trace même s'il la maquille sous des couches de chair. Le corps peut être encore vaguement désirant mais clos dans une attente sans illusion. Car le désir est une expérience qui suppose l'échec au moment où le corps est « enchaîné » à un affaissement, à une désillusion comme s'il se savait voué à une fin de non-recevoir.

     Néanmoins le poète propose avec "J'irai rêver sur vos tombes" une œuvre étrange dont l'aventure comme toujours chez lui reste existentielle. Elle provoque un mouvement d'horreur ou de repoussoir chez certains. Elle peut engendrer des silences mais aussi une fascination quasi agissante. Nul ne sait en effet si les corps obsolètes ne vont pas sortir de leur prostration et redevenir des cœurs habités de la joie de la génitalité. Ils peuvent émerger du silence, renoncer encore à leur incomplétude humiliée. Couquiaud prouve que la volupté peut prendre des voies particulières et que tout demeure possible. Du grisé à la griserie le saut dans l'impossible représente encore une hypothèse désirable tant que demeure la seule certitude vitale : "l'amour est une arme de construction massive".

     JPGP

  • Regards de femmes

    clip_image002.jpgAnthologie de haïkus francophones Sous la direction de Janick Belleau

    Co-éditions AFH et Adage, 2008

    14 euros

     L'Association française de haïku et la maison d'édition québécoise Adage présentent un collectif de haïkus de 86 auteures venues d'une grande partie du Québec, mais aussi de France, de Belgique, d'Algérie, de Tunisie, de Chine, des Etats Unis et de l'Inde.

    Janick Belleau, haïjin québécoise, a rédigé une intéressante étude intitulée « Francophone et féminin, le haïku » qui tient lieu de préface et qui tend à déterminer si les thèmes dits féminins sont utilisés en haïku. La question est posée : existe-t-il une écriture du haïku spécifiquement féminine ? Les thèmes abordés sont plutôt larges : l'amitié, la famille, les passages de la vie, la société sans fard, l'avenir de la Terre... De l'intime à l'universel, le haïku parle des préoccupations qui touchent la vie des femmes : l'image maternelle, au clair de lune/ veillant l'enfant malade/ silence d'une mère (Chantal Couliou) et envol d'étourneaux/ qui se battent pour des graines/ je pense à mes fils (Monique Coudert) ; l'angoisse du temps qui passe, sur la plage/ une famille comme la nôtre/ il y a quinze ans (Louise Vachon)... mais le haïku « féminin » porte aussi un regard critique sur la société, ses injustices : chargée d'emplettes/ elle slalome entre les tentes/ des SDF (Dominique Champollion) ; Changement de saison -/ on décide de la guerre/ sur un calendrier (Louve Mathieu)... Une anthologie très riche où chacune et chacun peuvent se retrouver, car plus que « féminine », l'écriture du haïku tend à être davantage - ce que Janick Belleau appelle - une « écriture androgyne ».

     

    LP

     

  • Les morceaux de l'image

    Colette Deblé

    « ficelle n° 95 », avec des poèmes de Jacques Ancet. Atelier Vincent Rougier, Soligny la Trappe

    6 €

    Non paginé                                                                               

     

    Chimie  ou   les Elles du désir

    Colette Deblé ne cesse de créer des images où les "faces opposées des choses" coexistent et où le féminin prend toute sa dimension et son accomplissement dans une enquête filée tout au long de l'histoire de l'art, à la recherche des images de la femme. Plus de deux mille lavis, dessins et peintures constituent une sorte d'essai plastique sur la représentation des femmes dans l'histoire de l'art. Ce projet, l'artiste l'a clairement défini :

    "A-t-on jamais tenté d'explorer par des seuls moyens plastiques l'histoire de l'art ou l'un de ses aspects, comme le font l'historien et l'essayiste à l'aide de l'écriture. Mon projet est de tenter, à travers une infinité de dessins, de reprendre les diverses représentations de la femme depuis la préhistoire jusqu'à nos jours afin de réaliser une analyse visuelle des diverses postures, situations, mises en scène."

    Chaque œuvre saisit une attitude, une posture, un simple geste d'une femme appartenant à une scène peinte, sculptée ou photographiée provenant de n'importe quelle époque. Émerge donc toujours un personnage féminin prélevé par l'artiste de la configuration d'origine, de son sanctuaire premier. Mais la re-présentation ignore le contexte tout en conservant se trace fantomatique. Des « idoles légères » comme les définit Jean-Paul Goux arrachées aux carrières antiques montent vers des plafonds célestes ou vers des îles sous le vent.

    La femme est donc déesse mais à la religion païenne. L'artiste en est la prêtresse libératrice et gorgeant les clés de voûtes de leurs nouvelles cathédrales aux ogives parfois ouvertement érotiques. Condensation et déplacement, brutalité d'un désir féminin, féminisation de la sexualité qui du phallus passe à la cascade. Colette Deblé crée une pluie, un ruissellement dont le cercle ne cesse de s'agrandir. On est dedans sans y être, mais on espère ne pas en être exclus et ce depuis une scène primitive où immanquablement l'artiste finira par nous faire remonter.

    Même si ce n'est pas son objectif premier elle nous permet de savourer jusque dans l'écart la substance de l'intimité utérine. Car ici est le lieu et la réalité, l'identité suprême, la nuit d'été. Les figures féminines de l'artiste harcèlent donc l'origine jusqu'où elle ne sera plus, où nous serons enfin. Arrachant à la barbarie iconographique et « male-igne » des siècles passés ses figurines, Colette Deblé corrige le un avec le deux. Elle soigne le fruit plus que le tronc. Elle ne loge pas l'air dans la racine, mais sur la fleur. Le sexe masculin glisse ainsi à l'oubli, s'ampute de lui-même car il fut toujours peu prolixe sinon de sa déité auto programmée.

    Colette Deblé démembre ainsi certains rêves de jouissance pour en remonter d'autres. Quelque chose communique avec tout. Le sexe féminin soudain est non seulement à mais notre image. Nous sommes (nous les mâles) son reste qui se consume : une évanescence à peine visible qui se désagrège en tant que promesse si souvent non ou mal tenue.

    Les unes de nues, les voilées ou les dévêtues par nuées parviennent malgré tout à modérer le froid de l'hiver sur les îles de leurs corps telles que Colette Deblé les a réinventées afin que si selon Roberto Juarroz

    « Le centre de l'amour

    Ne coïncide pas toujours

    Avec le centre de la vie »,

    en de telles propositions un recentrage ait lieu.

    JP-GP

      

     

     

               

                                                                          

  • Les Plumes d'Éros

    Bernard Noël

    P.O.L  ÉDITEUR

    441 pages

    29 euros


    Bernard Noël a regroupé tous ses textes « érotiques » (même si ce mot est trop restrictif et fallacieux) publiés ou inédits afin de montrer que la plaie d'amour est autant dans la tête que dans le corps. Autant dans le masque des postures et impostures que dans la chair et la peau. Bref l'amour n'est pas qu'un « désir de duvet ». Sous le frémissement du cru se cherchent des figures d'Éros parfois inattendues. Il y a autant des « Parois partout (que) des planches en l'air ». L'espace du corps est une caisse qu'un peu d'obésité mentale se plaît à soulever.


    De la noire sœur naît du désir mais autant de la langue. Parfois fourvoyée elle se transforme aussi en une bouture de nuit qui permet  de revoir le jour. Et si la voix « bâtit de l'air en croyant dire l'amour » il arrive que la bouche ait devant elle une profondeur de vie sur l'infini des lèvres. Le cerveau garde ses rêves mais la viande est son lit. La tête crée donc la grandeur du sexe et pas forcément par désir de miroir déformant.


    Mais Bernard Noël sait que le corps ne possède pas assez de sexe pour multiplier ses dimensions. Il lui faut du langage pour tenter le saut vers ce qui le presse pour ne pas seulement tenter de résister à la mécanique de l'espèce. Le texte lui-même (lorsqu'il ne tombe pas dans le factice) sert de support au jeu d'un « Nous ». S'il peut le dévoyer il peut tout autant mettre le bas dans le haut. Et si l'on sait le danger des tête-à-queue dans les écarts de conduite, le texte peut creuser les reins vers l'invisible. Il suffit presque à son jaillir et le cœur peut venir quand il s'abouche à la blessure de l'Origine.


    « Les Plumes d'Eros » appelle le vivre essentiel. L'ensemble des textes réunis par leur auteur devient la venue d'une lumière profonde qui s'empare de l'ombre trouble de l'intime. Son secret est un besoin de matière. Et son manque est un infini. La langue touche alors une serrure dont la « combinaison » demeure souvent cachée. À la condition que le corps ne soit pas qu'un mot. Sa vérité tient dans son ouverture s'il met sur la douleur et sur le plaisir un grain de souffle.

    JPGP

  • Une pétition pour la culture

    La culture en danger ! 

    Une pétition pour la culture

    de la revue Cassandre / HorsChamp

    ________

    Impossible absence - Qui lancera l'alerte ?

     


    Dès novembre 2006, nous avions lancé un appel aux candidats à l'élection présidentielle pour qu'ils considèrent avec plus de sérieux la place de l'art et de la culture dans leurs programmes politiques. Depuis, la situation est loin de s'être améliorée.

    L'absence actuelle de vrai débat public sur la place de l'art et de la culture dans notre société est un symptôme historique extrêmement inquiétant.

    Elle annonce, pour la première fois depuis la Libération, le risque d'abandon d'une part fondamentale de l'histoire de notre pays...

    Pour lire  le texte en entier et signer la pétition...

    HM

  • Revue Saraswati N°10

    Revue SARASWATI N° 10,  « L'expérience poétique »

     

    saraswati.jpg

    Silvaine Arabo

    Décembre 2009

    210 p

    25 €

    Pour se procurer le numéro...

    Avec pour titre L'expérience poétique ce dixième numéro de la revue Saraswati nous propose, par l'intermédiaire d'un large questionnaire, d'entrer dans la petite fabrique de poésie de cinquante et un poètes contemporains. Ce numéro rassemble aussi en son centre la reproduction d'œuvres des graveurs Simone et Henri Jean accompagnée d'un entretien conduit par Silvaine Arabo. On découvrira avec plaisir ces gravures, fruits d'un travail commun où des personnages, des animaux, des végétaux dans une facture naïve emplie d'infimes petits détails, racontent la vie, tout simplement.  Alain Simon participe à ce numéro au double titre de poète et de plasticien avec des pastels riches en couleurs et en lumière. Michel-François Lavaur y est présent aussi en tant que graphiste avec ses dessins à l'encre noire.

    De Jacques Ancet à Patrick Werstink auxquelles s'ajoutent, parmi de nombreuses autres, les voix de Jean-Michel Bongiraud, Jacques Canut, Michel Cosem, Chantal Dupuy -Dunier, Jean-Paul Gavard-Perret, Emmanuel Hiriart, Gilles Lades, Jean-Pierre Lesueur, Claude Mourthé, Roland Nadaus, Serge Wellens... tous, dans l'éclectisme de leur chemin poétique répondent au questionnaire qu'avait proposé Silvaine Arabo pour l'élaboration de ce numéro.

    Ce qui apparaît en premier lieu, c'est la grande diversité des réponses même si on distingue dans les rapprochements que l'on peut en faire des sensibilités communes, des pratiques similaires, des points de vue semblables. On ne résume pas en quelques lignes les réponses d'une cinquantaine de poètes s'exprimant sur la poésie, dont chacun généralement s'entend pour dire à son propos, une incapacité à en donner une définition précise et exhaustive. Seule la lecture de ce numéro permettra à chacun d'apprécier la quintessence des propos tenus, d'entendre la force des argumentations déroulées dans les textes, d'en partager l'expérience. C'est pour le lecteur, poète ou non, l'occasion de se nourrir de ces bribes et de ces éclats d'expériences partagés dans la clarté des propos.  L'authenticité, la sincérité qui traversent ces entretiens recueillis par Silvaine Arabo sont le fondement et l'un des intérêts de ce numéro autour de l'expérience poétique. Chacun pourra en éprouver les bienfaits en tant que lecteur ou qu'écrivant.

    Voici quelques extraits de questions auxquelles les poètes devaient répondre, accompagnés d'un choix forcément subjectif de réponses .

    Qu'est-ce que le mot ? Un passage ;   l'outil et le matériau ;   ...une clé pour aller vers l'autre ;    Le mot : rien. La chose : tout ;    Serge Wellens pour sa part écrit que ce sont des chiens d'aveugles... D'où émane le poème ? Pour Chantal Dupuy-Dunier   ... ça parle depuis l'inconscient, individuel ou collectif...  quand sur un autre registre Collette Maillard écrit :   Le poème vient de la main. C'est la main écrivant qui l'étire de moi comme la soie d'un cocon...      La poésie doit-elle obéir à des règles ? Cette question de la règle a partagé les opinions entre ceux récusant toute possibilité de règles quand d'autres en jugent certaines nécessaires. Roland Nadaus    ...seule la probité donne le vertige... ou Jean-Paul Gavard-Perret       Il n'y a pas de « règles » sur les règles       déplaçant quelque peu le registre de la réponse réconcilieront peut-être tous les poètes.   Quelles sont les missions de la poésie ? Selon l'acception avec laquelle on entendra ce mot de mission, les poètes expriment que nul n'en assigne à la poésie ou qu'elle les a toutes à la fois. Collette Gibelin écrit que pour elle,    elle est une nécessité     et un Emmanuel Hiriart un peu provocateur ajoute     ...que la grandeur de la poésie est de ne servir à rien...   Comme on le voit les questions ont suscité des réponses diverses, différentes et parfois contradictoires.

    Mais c'est à chacun de se  faire une opinion en lisant ce numéro 10 de la revue Saraswati pour découvrir l'ensemble des réponses, dont l'intérêt dépasse bien sûr celui de cette courte recension.

     

    HM

     

  • Ode à la poésie

    Louis Savary,

    Opium de personne, Editions Arcam,

    Paris, 2010,

    104 pages,

    15 Euros.

    Selon Savary c'est en l'absence de jour qu'apparut la poésie. Elle reste encore aujourd'hui orpheline à jamais de son anniversaire. Car d'une certaine manière elle naquit un 30 février. Si avec une poignée de terre Dieu créa l'homme, ce dernier fertilisa de quoi planter des mots afin qu'à son incinération la poésie devienne ses cendres. Depuis ce premier jour les baisers de la poésie ont le goût de la salive des morts. Elle ne mène donc nulle part mais il ne tient qu'à nous d'y aller. Elle reste le voyage au pays du dedans éveillé, endormi, endormi, éveillé mais jamais rêvant. En elle parfois le mal de mère prospère mais sans envie d'y repêcher le père. À ce titre Savary lance un hommage aux poètes vaincus qui "comme des assassins reviennent toujours sur le lieu de leur crime". D'un côté ils contemplent le ciel, de l'autre ils scrutent la terre en se foutant des commissaires et des cons temporains.

    Pour l'auteur belge, même du néant, la poésie ne sort pas les yeux vides en dépit de ce qu'elle porte en elle : à savoir une maladie orpheline. Son pays est trop vaste pour qu'on le fasse à notre chef : c'est donc la poésie qui nous fait à sa tête. Il n'y a rien à ajouter. Être poète revient à écouter le silence en prenant garde de ne pas l'ébruiter. Car on ne dresse pas les mots. Ils restent sur leur garde afin que le cœur, le sexe et l'esprit entrent en transe sans renier la vérité de l'enfance. Dans la poésie, il y a donc tout et "Surtout le reste. Il est incommensurable". C'est pourquoi elle répond aux questions qu'elle ne pose pas. Elle nous dévoile à notre indifférence. Au sensible elle "préfère le sang cible et énonce ce que les mots n'ont jamais pensé". Qu'importe donc ce qu'on peut en dire. Elle garde la clé des vents de la maison de l'être. Ce dernier y vit avec elle en union libre. Ni pute ni soumise la poésie est donc bien "opium de rien ni de personne". C'est de la Bella Donna et de la belladone.

     

    JPGP

     

  • TERNAIRES

    Maurice Regnaut

    Editions P.J.Oswald

    80 pages

    1971

    ______

    Cette note sur un livre de 1971 Ternaires permet d'éclairer l'oeuvre de Maurice Regnaut. On peut découvrir la page qui lui est consacrée sur le site d'Incertain Regard. J'engage les lecteurs à lire sur le site du poète Maurice Regnaut, qui est mort en 2006 nombreux de ses textes essais, poésie, théâtre.. et à découvrir son oeuvre et sa voix, qui demeure présente vivement dans son écriture.

    ______

    Ternaires,

    « Il ne viendra jamais rien que la nuit sur la neige »

     

    Ternaires a paru aux éditions Pierre Jean Oswald en 1971. Ce titre de Ternaires renvoie nombre trois, tel le nombre de vers composants les poèmes. Sans doute les acceptions de ce mot nourrissent des significations plus larges comme peut-être celle du rythme dans l'écriture.

    Le livre est composé de quatre ensembles. Le ternaire

    « Quai, rails, horloge, / Et soudain le déclic de l'aiguille / Sur l'univers. »

    les précède et ouvre le livre comme pour en indiquer le propos. Numérotées de un à quatre chacune des parties est composée d'une dizaine de poèmes de trois vers.

    Cette conscience de vivre

    « M'étendre sur la terre, / N'être plus que le temps qui va / Me supprimer. »

     

    Le premier ensemble de poèmes paraît circonscrire la conscience du poète quant à sa présence au monde. Il s'agrège autour de ces poèmes le sentiment tangible d'une finitude inévitable et celui plus diffus de l'absurde face à l'infini. Qui n'a pas été emporté par ses pensées dans les méandres d'un réel impensable face à la dimension de infinie l'univers et aux limites de la réflexion humaine. Réalité inimaginable que notre vie pensée à l'aune de cet univers et où soudain, un relent de mal-être nous rattrape.

    Je crois discerner dans ces premiers ternaires, les signes d'une écriture qui caractériseront celle de Maurice Regnaut dans ses autres livres.

    -Le jeu avec la sonorité, l'homophonie et les répétitions : si vert le vert

    -Une écriture jouant avec les oppositions de sens, la contradiction langagière et les changements de registre : Si noir, si clair, le bleu si rouge,

    -Et enfin, des inversions dans la construction grammaticale des vers qui donne à son écriture, un rythme et ce phrasé particulier reconnaissable que l'on retrouvera dans ses livres :

    Si lourde au pied mon ombre.

    Les autres vers qui montrent la conscience de cette finitude simultanément à celle du vivre s'accumulent au cours de cette partie : »Comment suis-je encore ici » ; « Grands tournesols / Le soir / face à l'horizon vide. »...

     

    La conscience du rien

    « O monde immense / Et moi / En mes mots seuls ! »

     

    La deuxième partie du livre paraît isoler l'homme, le poète et le monde. C'est le moment de réflexion  avant un choix. Le poète possède la conscience d'un soi seul au monde, comme ce ternaire en témoigne. Le poète est l'être de la parole, des mots et du langage. L'homme qui le devient dans cette conscience de vacuité de l'univers doit choisir,

    Monde ou poème / Choisis ta foi / Ou sois folie.

    Dès lors, l'homme et le poète confondus savent ensemble qu'il ne faut rien attendre,

    Il ne viendra jamais / Rien / Que la nuit sur la neige.

     

    Extraire du néant

    «  La nuit vient , ma rare, / Et ton corps encore / Plus beau qu'au soleil. »

     

    Les parties trois et quatre me semblent plus énigmatiques. Le poète doit se nourrir du rien, puisque cela seul est présent, à la fois intangible et pourtant immémorial. Au sens perdu d'un monde, à l'absence d'un dieu, le poète interpelle la nuit - appelée - (p),  nomme les poussières - visibles - (p 42), rend témoin d'une présence le silence, l'écume et la lune (p44)... Il énumère le tangible du monde ! Face à eux le poète les transcende dans le regard qu'il leur porte. Il substitue au rien, le vrai de la parole. Dis-moi que rien n'existe, ô dis-le moi, / Que le seul vrai soit non ce rien, Mais ta parole ! On trouve dans ce ternaire, ce qui sera constant dans la poésie de Maurice Regnaut, la présence du VRAI dans la parole. Dans la parole du poète Maurice Regnaut. Il y a dans les poèmes de cette troisième partie les strates d'une nouvelle naissance. Pour vivre, recommencer à vivre en homme mortel sous les auspices - acceptées - de la finitude humaine.

     

    Vivre

    « Et ne plus être au cœur du bleu, / Terre , / Qu'un seul cri ! »

     

    La quatrième partie est comme une sorte de réconciliation du poète avec la vie. Il semble l'accepter pour ce qu'elle est dans ses limites, après que tout homme eût empli son existence de sens en dehors de toute expérience mystique. Cette dernière partie loue la lumière, le soleil et l'éclat des couleurs de la vie.

    Bleu à bleu, feu à feu bleu, et dire / Que j'aurais pu ne pas vous voir jamais, / Myosotis de ce monde !

    Le livre est-il le fruit d'une expérience existentielle ? Hormis ce titre faisant référence à la forme trois du ternaire, quels sont les autres sens auxquels il se rapporte ? Peut-être contient-t-il dans les phonèmes le composant, celle de « terne » qui pourrait être rapprochée avec l'humeur qui aurait accompagné son écriture ? Ou pourquoi pas un néoadjectif décliné de terre à l'instar de lunaire ? Le dernier poème pourrait en témoigner :

    Ce bruit d'eau dans la nuit, / Dors, / C'est la Terre.

     Alors ces poèmes seraient propres à notre planète habitée par l'homme - seul - dans l'univers mais qui ne cesse fébrilement de s'interroger sur le sens de son existence.

     

    « Entre le hêtre et l'homme, O honte, Était le tremble. »

     HM

  • Slumming on Park Avenue

    Paul Sanda,

    Rafael de Surtis Editeur,

    Cordes sur Ciel ( Tarn)

    non paginé 14 €

    JAZZ PARTY A NEW-YORK

    Sanda revient à deux de ses amours pour un double hommage. D'abord à New York « la seule ville tentaculaire où je pourrais accepter de vivre ». Ensuite au Jazz. Celui de Coltrane entre autres. Dont l'ombre plane toujours l'hiver sur Park Avenue où il se promenait engoncé dans un immense pardessus. Mais il y a aussi Miles Davis au Cotton Club et Woody Allen en « clarinettriste » pas loin de l'aiguille du Chrysler Building.

     Le poète nous emporte en 50 vignettes écrites en une nuit dans la ville à travers le Jazz et avec quelques amis : Arrabal bien sûr l'incontournable vagabond hérétique, Alain Marcadon, l'énigmatique Fabienne G. - comme le point - ou encore Alain-Pierre Pillet et Francis Meunier. Des amis mais aussi des allumés et - chacun à leur manière - des surréalistes décadents et dissidents.

     Il y a donc New York, le jazz, mais aussi ses peintres et ses rues. La 123 ème Ouest, le Yankee Stadium, un thème indien de Roy Lichtenstein. Que demander de plus pour que « move the groove » et suive les sérénades à offrir à une femme nue dans une nuit réelle dans un hôtel pour musiciens pas loin de la plus grande cathédrale du monde près de Central Park.

     Reste alors dans les rues et le jazz la vapeur des mâchoires au milieu du détergeant froid d'un matin de janvier. Avec d'un côté du Daumal et de l'autre du « Grand Jeu », l'écriture de Sanda possède une étonnante force d'imprégnation et de déstabilisation des images. Il y a en elles comme dans certains souffles de Coltrane des formes bizarres. Elles existent pour sucer le vent. Celui qui agonise dans le délit des branches des bosquets nus près de l'Hudson River.

     Parlant de New York et du Jazz Sanda devient une sorte d'éponge naturelle Et par les trous que le poète crée dans la langue admise le jazz retrouve sa force de contestation. Ses riffs dérapent encore dans les mots de poètes afin de donner une inclination à l'assiette stable de ce que nous prenons pour notre individualité et notre perception.

     Les mots forgent ce que les nôtres sont incapables de marteler. Voici la création d'un univers sans fonds mais en métamorphose. Sa réalité ne peut se réduire à une vision classiquement surréaliste de la poésie ou à une vision nostalgique du jazz des années cinquante et soixante. En bon gnome du langage et d'un des buildings gothiques de Manhattan, Sanda réinvente une façon de revoir le métier de vivre plus que celui du dur désir de durer.

    JPGP

  • La culture en danger

    APPEL A LA MOBILISATION "LA CULTURE EN DANGER"
    L’art et la culture sont au cœur de la vie sociale de notre pays, de son équilibre démocratique, de son identité et de son rayonnement. Aujourd’hui, en Seine-Saint-Denis comme partout ailleurs, la culture est menacée par la remise en cause des principes et des moyens de l’intervention publique en faveur de la création artistique et de l’action culturelle.


    Ces renoncements sont ceux du gouvernement, ce ne sont pas les nôtres...

    Pour signer la pétition...

  • Une beauté plus sourde

    Andoche Praudel

    Editions Passage d'Encres, coll. Trait Court

     

    CADASTRE

     
    Revendiquant et expliquant pourquoi à l'inverse d'un Titus Carmel le titre de plasticien, Andoche Praudel écrit un livre poétique surprenant. Il trouve son point de départ entre le cru et le cuit. Ou si l'on préfère dans la double équivalence entre la céramique et la photographie. Tout cela est aussi de la peinture sous couvert de registre et de temps différents "la céramique m'ayant appris l'attente, le temps mort, l'appareil photo m'est apparu bientôt comme une autre sorte de four".

    Pour Andoche Praudel les deux sont des éclaireurs et des éclaircisseurs. Ils restent le vecteur inverse de ce qu'ils représentent pour beaucoup d'artistes. Chez ceux-là l'art est le moyen de faire pousser les fantasmes comme un chiendent. Pour sa part l'auteur d'une "beauté plus sourde" arrache. À partir de sa double expérience s'engage une réflexion (mais le mot est trop étroit) sur la question de regard, du réel, du passé, du devenir et du paysage. Ce dernier terme l'auteur a l'intelligence de ne pas citer. Pour lui en effet il n'existe pas. Ce qu'on voit est sans cesse réencordé, réaccordé, imaginé dans un substrat d'une épaisseur insondable.
     
    Celle-ci est faite à la fois par l'histoire même du paysage, entre autres par ses fonctions agricoles ou guerrières, par les regards que les poètes ont posé dessus (Praudel prend appui sur les visions de Rimbaud, Pessoa, Tolstoï, Stendhal, Claude Simon, Etty Hillesum, Virgile et Châteaubriand) et par sa propre expérience et sa propre vision. Ce que la céramique cristallise, ce que la photographie retient n'épuise pas le paysage. D'où ce recours à la poésie. Elle décrypte, délite, découvre ce qui ne se voit pas. C'est pourquoi un tel livre n'est pas celui d'un artiste écrivain mais d'un écrivain artiste dont le texte n'est pas dans ou sur l'art. La poésie est là mais pas dedans. C'est un autre moment, un autre "faire".
     
    Passant d'une activité sensuelle, matérialisée, Praudel entre dans, sinon le nulle part, du moins dans l'immatériel qui n'est pas pure immanence. S'il existe des céramiques réelles, le livre n'est pas "réel", il est toujours livre du livre. Mais c'est un moyen d'atteindre une autre liberté. Elle permet et propose un registre métaphorique et métamorphique particulier. Elle creuse par séries de renvois poétiques, agricoles ou polémologiques. Elle renvoie d'un autre côté du silence de la peinture, de la céramique, de la photographie. Elle chasse l'épaisseur et la matière pour faire pénétrer ses strates orphelines.

     

    JPGP

  • Masque de nuit

    Anne Mounic

    Éditions Caractères,

    128 pages

    25 Euros

     

    Lune de Miel

     

    Anne Mounic a beaucoup parlé des autres, de Silvia Plath à Djuna Barnes, de Catherine Pozzi à Claude Vigée, bref de tous les réenchanteurs – souvent endeuillés - du monde et de l’être. Elle ose aujourd’hui avec « Masque de nuit » son livre le plus intime sous forme d’un « carnet de voyages poétiques » et sous couvert (mais pas seulement) d’un sentiment nocturne de l’amour en partie inassouvi.

    Ce texte n’est pas un journal intime en dépit de ce qui y est exprimé. Il dépasse ce cadre. Fascinante et parfois presque (le presque est important) douloureuse, une déambulation ouvre un regard sur l’intériorité. La mémoire souterraine (et non plus anecdotique en dépit de certaines indications) joue donc à plein « vers des lieux de partage au cœur de l’intime » (p. 29).

    Anne Mounic écrit contre tout ce qui sépare. Elle cultive pour cela une certaine contention. Cette dernière donne sa force au livre. Ses mots reflètent un soleil noir face à un azur idéal dans un temps qui s’enfle ou se rétracte suivant les moments : « La poitrine se contracte comme le moignon d’un iris fané puis s’épanouit à nouveau telle la fleur de l’esprit » (p. 90). Le mystère de l’existence est là mais l’auteur ouvre un équilibre entre paysages du dehors et de dedans - quels que soient ces dehors et ces dedans.

    L’écriture reste toujours simple, dépouillée. Elle se fait gardienne d’une vérité d’autant plus forte que chez l’auteur la beauté n’est jamais vierge et pure. Elle est, comme la lumière du livre, une noire sœur qui caresse. Elle est aussi de chair. Si bien que le retour de l’amour – mais est-il jamais parti ? - est un retour aussi mental que physique. Il reprend toute sa réalité jusque dans la mort.

    Anne Mounic dit à la fois le « je, tu, il, elle, ici et maintenant » (p. 105). Elle sauvegarde de la sorte son être et sa parole. Si bien que, comme chez Claude Vigée, son être est sa parole. Son livre la rassemble et la diffracte en des métamorphoses qui excluent la métaphore. Cette dernière sert trop souvent à cicatriser, à édulcorer. La poétesse le refuse.

    Dans des territoires qui sont autant des confins que souvent des lieux d’arts où « l’ombre nous ravit, nous emporte, nous enchante » (p. 19), Anne Mounic crée une nouvelle attente et confirme une alliance. Elle s’y sent bien mais s’interdit à elle-même d’y jouir pleinement comme dans de jolis draps. De cet empêchement naît pourtant une trame d’une paradoxale fraîcheur adolescente.

    Celle-ci est issue d’une grande sagesse de vie et d’écriture. Les textes se situent en dehors de la déréliction. La poétesse n’est pas encore suffisamment âgée pour tomber dans ce travers. Il gâche parfois - en poésie comme en littérature en général - les livres qu‘on désigne comme ceux de la maturité (par élégance de style).

    Si en art les peintres osent parfois (de Renoir à Picasso) des légèretés dont ils se privaient avant, les poètes parfois gaspillent cette possibilité. Chez Anne Mounic elle demeure présente même si son livre est grave et ne craint pas d’explorer les empreintes de l’abîme. L’auteur arpente des pans de son existence sans acrimonie. Un constat douloureux est présent. Mais il demeure comme tel, presque neutre et sans pathos.

    L’absence rampe sans cesse. Elle n’ouvre pas pour autant au chagrin et à l’amertume, à la détresse ou la colère. Anne Mounic trouve toujours la force de l’émerveillement face aux grandes œuvres d’art comme face aux choses les plus simples que répertorie ce voyage dans la « jouissance du seuil au soleil du sommeil » (p. 20). Mais du sommeil paradoxal.

    Quoi de mieux alors pour résumer ce grand-livre que cette phrase « Non, il n’y a pas lieu de s’attrister, l’amour est là, entre nous deux, tissé bien plus tranchant que cette brève absence… » (p. 98). Notons cependant la présence des points de suspension. Ils prouvent combien la poétesse connaît la compréhension de l’abîme. L’irrécusabilité toujours possible de l’absence fût-elle brève peut provoquer une distance pas toujours facile à combler. Mais il vaut mieux cela que le ballet austère de l’indifférence.

     

    JP G­­P